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HISTOIRE(S) DU CINÉMA — Ida Lupino : une cinéaste battante dans le Hollywood des fifties

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Quatre films signés Ida Lupino ressortent en salles en versions restaurées. L’occasion de (re)découvrir l’œuvre majeure d’une cinéaste pionnière et engagée, qui proposa une alternative réaliste au rêve hollywoodien des années 1950.

Une jeune fille perdue, le visage enfiévré et hagard, erre dans les rues et kidnappe un nourrisson dans un berceau. Arrêtée par la police, elle commence son récit en voix off : « Comment en suis-je arrivée là ? » Ainsi s’ouvre le premier film réalisé par Ida Lupino, Avant de t’aimer, en 1949. Si, comme ses contemporains Alfred Hitchcock ou Billy Wilder, la jeune femme de 31 ans voit son nom apposé en gros au-dessus du titre sur l’affiche, c’est que le public le connaît très bien : elle est une vedette du film noir des années 1940. Son corps menu, sa voix sensuelle et envoûtante et trois chefs-d’œuvre signés Raoul Walsh (dont le célèbre High Sierra avec Humphrey Bogart) lui ont valu de rejoindre la liste des femmes fatales glamour et emblématiques qui obsèdent le cinéma américain.

Mais, mécontente des rôles stéréotypés que lui proposent les studios, elle devient, au tournant des années 1950, l’une des premières réalisatrices du Hollywood classique et, emboîtant le pas aux premiers grands indépendants comme Robert Rossen ou Stanley Kramer, elle fonde sa propre société de production, The Filmmakers, aux côtés de son coscénariste et deuxième mari, Collier Young. Sa spécialité : les sujets sociaux délaissés par Hollywood – le père du néoréalisme italien, Roberto Rossellini, pourrait l’avoir influencée au cours d’un dîner en 1948 en s’interrogeant au sujet du cinéma hollywoodien : « Quand allez-vous faire des films ordinaires sur des gens ordinaires ? »

Faire face (1950)

Son style : l’immersion dans l’intimité de personnages (souvent des femmes) qui frôlent la marginalité et risquent une mise au ban de la société. Dans Avant de t’aimer, elle décrit la réalité des filles-mères dans l’après-guerre et épouse le point de vue d’une jeune femme qui accouche seule et abandonne son enfant afin de conserver sa respectabilité. Dans Faire face (1950), une danseuse frappée par la polio est hospitalisée et doit réapprendre à marcher. Tourné principalement en décors réels, le film ne nous épargne aucun détail de cette lente et douloureuse rééducation. Le corps féminin boîte, se tord, se convulse, pour mieux se régénérer. Les héroïnes d’Ida Lupino sont des battantes, et la cinéaste filme la réalité comme une aventure, empruntant aux codes du film noir pour ce qui est du climat et de la menace sourde qui planent au-dessus de leurs têtes.

L’ÉPREUVE DU RÉEL

Alors que le maccarthysme fait rage et que son troisième mari, l’acteur Howard Duff, suspecté de sympathies communistes, est blacklisté en 1950 par l’industrie holly­woodienne, la cinéaste assume pleinement son projet de description sociale d’un monde non idéalisé, et ses films s’attachent à montrer l’envers du décor. Bigamie (1953), par exemple, nous plonge dans la vie d’un homme déchiré entre deux femmes (jouées par Joan Fontaine et Ida Lupino elle-même) et entre deux villes (Los Angeles et San Francisco) pour tendre un miroir accusateur à la moralité et aux paradoxes de la société de son époque. Le juge fera remarquer au mari coupable que la société félicite les hommes qui prennent des maîtresses, mais condamne ceux qui les épousent.

oLe Voyage de la peur (1953)

En 1953, après avoir rencontré les victimes survivantes du tueur en série Billy Cook (qui assassina six personnes pendant sa cavale en décembre 1950), elle signe son chef-d’œuvre, Le Voyage de la peur, qui compte Martin Scorsese parmi ses plus grands admirateurs et dont l’ouverture ressemble à s’y méprendre à celle de Zodiac de David Fincher. Dans le film, un duo d’amis parti pour pêcher est pris en otage par un tueur sadique qui les oblige à le conduire au Mexique. La cinéaste fait surgir l’agresseur des profondeurs de l’ombre et signe les plans d’une main armée parmi les plus anxio­gènes de l’histoire du cinéma, à mille lieues des fantasmes phalliques associés à la maîtrise des armes véhiculés par le cinéma de genre. À une époque où Hollywood est une fabrique à rêves, les films d’Ida Lupino présentent le réel comme une source intarissable d’inspiration et se risquent à en livrer la bouleversante traversée.

Avant de t’aimer, Faire face, Le Voyage de la peur et Bigamie d’Ida Lupino, Les Films du Camélia (1 h 31 ; 1 h 21 ; 1 h 11 ; 1 h 23), ressortie en version restaurée le 30 septembre

 

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