Harris Dickinson : « Les relations humaines sont très intenses dans la rue. »

Avec « Urchin », son premier long métrage en tant que réalisateur, le Britannique dresse le portrait d’un jeune londonien vivant dans la rue et qui, après un passage en prison, tente de se reconstruire, luttant contre ses addictions. À Paris, on a rencontré Harris Dickinson pour le questionner sur son beau drame social à la mise en scène surprenante, oscillant sans cesse entre réalisme et poésie.


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Harris Dickinson à Paris, en janvier 2025 © TROISCOULEURS

Quelle est la première image qui vous est venue à l’esprit pour Urchin ? 

Ça va paraître prétentieux mais une peinture de Peter Paul Rubens, La Chute des damnés [réalisée en 1620, elle représente les corps des damnés, jetés dans l’abîme par l’archange Michel, ndlr]. C’est un tableau religieux, qui contient une opposition entre la lumière et les ténèbres. Ça m’a fait penser au personnage de Mike mais surtout au danger potentiel qui réside en chacun de nous, même quand on essaie vraiment de faire de bonnes choses. 

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© Peter Paul Rubens, Domaine public, via Wikimedia Commons

Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter cette histoire ? 

Des événements dont j’ai été témoin dans ma vie [il a notamment travaillé en tant que bénévole auprès d’associations d’aide aux sans-abris, ndlr] et que des proches ont vécu, comme la dépendance et les comportements destructeurs. J’ai eu envie d’explorer ces sujets, les espoirs qu’ils portent, et la façon dont la société doit changer de regard sur eux.

Dans Urchin, vous incarnez Nathan, un ami de Mike, qui agit comme un double pour ce dernier. Comment avez-vous écrit ce personnage ?

Les relations humaines sont très intenses dans la rue. En général, les personnes dans ce genre de situation ont des amis assez sévères, qui les accompagnent dans les moments difficiles, se battent avec eux, mais les aiment d’une manière très forte. Nathan [également sans abri au début du film, ndlr] représente une sorte de baromètre de stabilité pour Mike. Quand il le croise au début du film, Nathan est en proie à une instabilité totale. Puis, à la fin, il a subi une véritable transformation. Nathan agit vraiment comme un miroir pour Mike, presque comme un archange : il pourrait presque ne pas être réel.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’incarner ce personnage ?

J’ai toujours pensé que ce serait trop étrange et trop compliqué de réaliser ce film et de jouer dedans en même temps. Sauf que cinq jours avant le début du tournage, l’acteur qui devait jouer Nathan s’est désisté. J’ai auditionné d’autres comédiens, mais comme j’avais écrit le rôle, j’avais l’impression d’être celui qui le connaissait le mieux et, peut-être égoïstement, j’ai senti que je pouvais vraiment lui rendre justice.

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©Devisio Pictures

Le jeu de Frank Dillane, qui incarne Mike, semble assez proche du vôtre. Comment l’avez-vous dirigé sur le tournage ?

On a travaillé ensemble d’une manière très collaborative. Je suis assez précis sur ce que je veux, mais Frank Dillane a beaucoup apporté au projet. Il avait tellement d’idées. Beaucoup vraiment géniales, d’autres moins, mais comme nous tous. Il était vraiment ouvert à la façon dont je voulais essayer des choses. Nous avons eu la chance de pouvoir répéter beaucoup ensemble [Frank Dillane a rejoint le projet plus de sept mois avant le début du tournage et a notamment travaillé avec des associations, ndlr] et nous avons passé beaucoup de temps ensemble avant le tournage. On s’est très vite compris, même sur le plateau. Nous étions en parfaite harmonie.

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©Devisio Pictures

Urchin mêle différents genres. Le drame social, le fantastique, l’horreur parfois… Pourquoi ce choix ?

Une manière évidente de raconter cette histoire, c’était de coller à la tradition du drame social britannique, très réaliste et politique. Mais une histoire comme celle-ci mérite plus. Mike, en tant que personnage, mérite plus. Il mérite quelque chose de plus cinématographique et de plus énergique.

C’est aussi un film très musical, avec un mélange de morceaux classiques et d’électro. Comment avez-vous pensé cet aspect ?

La musique occupe une place importante dans ma vie, et elle joue un rôle essentiel dans mon processus d’écriture. J’aime trouver un moyen d’intégrer différents aspects de ma personnalité dans un film et ici, la bande originale du film est représentative de mes différentes facettes. Il y a un côté plus pop, plus kitsch, mais il y a aussi un côté plus sombre, électronique, nostalgique…. 

Quelles étaient vos inspirations pour ce film ? 

Chaque semaine avant le début du tournage, on a projeté un film différent pour les acteurs et l’équipe. On a projeté Sans toit ni loi d’Agnès Varda (1985), Les Amants du Pont-Neuf de Leos Carax (1991), Huit et demi de Federico Fellini (1963), Punch Drunk Love de Paul Thomas Anderson (2002), Manila in the Claws of Light de Lino Brocka (1975), un film philippin plus sobre et moins connu. Ce sont des films que j’apprécie parce qu’ils ont tous une identité singulière, mais il ne faut jamais vraiment essayer de coller à une référence. Pour créer, il faut puiser dans ses propres expériences. Sinon tout ce qu’on fait c’est copier. 

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Sans toit ni loi © mk2 / Ciné-Tamaris

Vous avez travaillé avec de nombreux cinéastes renommés : Ruben Östlund dans Sans Filtre (2022), Steve McQueen dans Blitz (2024), Halina Reijn dans Babygirl (2025)… Quels conseils vous ont-ils donné pour votre première réalisation ? 

De rester fidèle à mes sentiments, à ma vision. De suivre mon instinct et de ne pas laisser les autres décider à ma place. C’est ça la leçon que j’ai tirée de cette expérience : être vraiment à l’écoute de ce que je pense et suivre cette voie. 

Quelle est la scène dont vous êtes le plus fier dans Urchin ?

J’adore cette scène, au début du film, sur la place avec tous les bénévoles [des associations y proposent de la nourriture et des boissons au personnage de Mike ainsi que d’autres sans-abris, ndlr]. C’est probablement celle qui a été la plus difficile à tourner, parce qu’il y avait énormément de monde et qu’on filmait en pleine rue, avec beaucoup de passants autour. Toutes les personnes à l’écran à ce moment ont vécu l’expérience de la rue ou font partie des communautés de bénévoles. Il y a une sensation presque documentaire, alors qu’en réalité tout était très orchestré et tout le monde jouait un rôle. À mes yeux, cette scène capte aussi parfaitement l’esprit de Londres. C’est ça que je trouve génial.

: Urchin d’Harris Dickinson (Ad Vitam, 1h39), sortie le 11 février