Gregg Araki : « Je considère qu’‘I Want Your Sex’ est ma lettre d’amour sexpositive à la Gen Z. »

Une leçon de cinéma sur la sexualité par Gregg Araki en mode « top » pendant qu’on serait soumis à tous ses délires ? Bien sûr qu’on dit oui. Douze ans après son dernier film, le daddy du ciné queer (Nowhere, 1997 ; Kaboom, 2010) imagine la relation entre une artiste sulfureuse établie et son stagiaire issu de la Gen Z (Olivia Wilde et Cooper Hoffman, tous deux géniaux). Et ouvre un espace de dialogue comme un safe word salvateur, où les rôles sont mouvants, toujours à renégocier.


Gregg Araki sur le tournage de I Want Your Sex © D.R.
Gregg Araki sur le tournage de I Want Your Sex © D.R.

Vous revoilà avec un nouveau film sur la sexualité, seize ans après Kaboom, votre géniale comédie apocalyptique qui s’intéressait alors à celle des millennials…

I Want Your Sex est un projet sur lequel je travaille depuis douze ans. Dans les premières versions du scénario, c’était un film complètement différent. Les personnages principaux étaient une stagiaire et un patron, dans une comédie sur un canevas à la Fifty Shades of Grey… Et puis, il y a eu le mouvement MeToo. J’ai alors trouvé bien plus intéressant d’inverser les genres, de mettre en scène une patronne et un stagiaire. C’est ce qui a conduit à la création du personnage d’Erika, qui est presque devenue ma porte-parole. Elle exprime souvent mon point de vue : comme le sien, une grande partie de mon art porte sur le sexe, de façon parfois provocatrice ou controversée… Quand j’ai lu un article qui rapportait que 30 % de la génération Z n’avait plus de relations sexuelles, c’est devenu l’un des thèmes majeurs du film. Le personnage d’Eliott est devenu le représentant de cette génération. Le film n’est certainement pas un sermon, il vise à ouvrir le dialogue, à inciter les gens à parler de sexualité, du rôle qu’elle joue dans nos vies. Parce que je sais que ça a été déterminant dans mon parcours, mon rapport à la créativité. Je n’aurais probablement jamais fait de films si je n’avais pas eu la vie sexuelle que j’ai menée.

Pourquoi considérez-vous le personnage d’Erika comme votre porte-parole ?

C’est comme si elle parlait à ma place dans le film. Par exemple, au début, quand Eliott tombe sur une interview d’Erika sur un vieil ordi portable, ce qu’elle dit est littéralement extrait d’un entretien que j’ai donné. Tu peux retrouver cet entretien en ligne, presque mot pour mot. Sa réaction au fait que la Gen Z ne fait plus l’amour, c’est aussi un peu ma réaction. Genre : «Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? » Je m’identifie à elle, à sa philosophie créative, même si je n’agis pas comme elle. J’adore ce personnage, sa passion, son charisme, elle est super cool. Mais elle est parfois tellement problématique !

Vous avez demandé à Cooper Hoffman de se looker comme vous quand vous aviez 23 ans. Quels autres points communs partagez-vous avec son personnage ?

Au début de la vingtaine, j’étais ce jeune artiste naïf, innocent, un peu perdu, curieux de découvrir des choses, toujours à s’attirer des ennuis. Le film reflète différentes phases de ma vie : depuis l’époque où j’étais ce jeune étudiant en galère, jusqu’à la période actuelle où je suis plus établi comme « artiste qui réalise des œuvres provocantes ». La bande originale du film couvre cette évolution, comme cette chanson des Pretenders qui est sortie en 1979 ou en 1980, ou une autre de Thrill Kill Kult qui comptait beaucoup pour moi au moment où j’ai réalisé la « Teen Apocalypse Trilogy » [Totally F***ed Up en 1992, The Doom Generation en 1995 et Nowhere en 1997, ndlr], jusqu’à des morceaux sortis en 2026. Dans le film, il y a aussi tous ces acteurs et actrices, y compris des figurants, qui ont déjà fait une apparition dans mes films. Darcy Marta, qui joue la critique d’art, et qui était dans mon tout premier film, Three Bewildered People in the Night [inédit en France, ndlr], ou Margaret Cho, qui était dans The Doom Generation. C’était cool, ce côté méta.

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Copyright Metropolitan FilmExport

Qu’est-ce qui vous a semblé jaillir de ce choc des générations ?

Je vois I Want Your Sex comme un fun ride, un film pop marrant. Mais j’espère qu’il créera des débats. Il y a comme deux facettes à chaque question soulevée par le film. Je vois qu’il y a cette angoisse chez la Gen Z, parce que tout est sur les réseaux, donc tout est filmé. On a bien plus peur de se planter, de se ridiculiser. D’un côté, est-ce que ce n’est pas une bonne chose que la nouvelle génération soit plus prudente ? Mais est-ce que ce ne serait pas intéressant aussi qu’elle sorte de sa zone de confort, qu’elle fasse des conneries, comme un rite de passage à l’âge adulte ?

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Copyright Metropolitan FilmExport

Comment vos conversations avec des personnes issues de la Gen Z ont bousculé votre vision du sexe ?

Je pense que le personnage d’Eliott exprime très fort pourquoi c’est différent pour cette génération. Ça tient aux évolutions de la société, à la technologie, au fait que tout le monde navigue dans une bulle, notamment après la période Covid. Il y a tellement d’autres facteurs qui contribuent à un écart avec les générations précédentes. Et donc, je considère qu’I Want Your Sex est ma lettre d’amour sexpositive à la Gen Z. Je ne cherche certainement pas à leur faire la leçon. J’essaye juste de les ouvrir à la façon dont la sexualité m’a façonné en tant que personne. De leur parler de ce sentiment de FOMO, cette peur d’être passé à côté de quelque chose, qu’on peut ressentir plus tard dans sa vie. À 45 ou 50 ans, on peut se dire : « Pourquoi je n’ai pas plus fait l’amour ? Pourquoi je n’ai pas eu ces relations ? Pourquoi je ne suis pas tombé amoureux ? Pourquoi je n’ai pas eu le cœur brisé ? Pourquoi je n’ai pas vécu toutes ces choses ? »

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Vos personnages sont pris dans des dynamiques quotidiennes de pouvoir – différence d’âge, hiérarchie de travail – et, en même temps, dans une relation BDSM. Que vouliez-vous explorer à travers cet entremêlement ?

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi Cooper Hoffman pour incarner Eliott : on ne peut pas s’empêcher de prendre parti pour lui. Il est tellement adorable, on est de son côté quand Erika le trahit… Mais c’est l’expérience en elle-même qui est importante. Ça le change vraiment en tant que personne, et le fait qu’il passe par là me paraît déterminant. Quand il sera plus vieux, il se dira que si ça ne s’était pas produit, il lui manquerait un morceau de sa vie. Certaines particularités du BDSM, c’est que c’est très visuel et que ça peut symboliser les rapports de force. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai interverti les genres du patron et de la stagiaire par rapport au scénario initial. Je ne voulais pas voir une femme se faire traîner par les cheveux. Même s’il s’agit d’une relation consentie, et que je ne veux surtout kink-shamer personne, je ne voulais pas propager cette image. Parce qu’on vit dans une société patriarcale, je trouve plus intéressant de voir une femme top et un homme soumis.

Qu’est-ce qui vous semble important par rapport à la représentation du sexe aujourd’hui ?

J’ai l’impression qu’on vit un énorme backlash, surtout aux États-Unis. Avec Donald Trump, le mouvement MAGA, le nationalisme chrétien et toutes ces conneries, j’ai l’impression qu’on revient aux années 1940-1950, à une époque de honte, de peur, de répression, de culpabilité. À cette période de misère et de malheur, quand les queers devaient se cacher. Des séries comme Heated Rivalry permettent de respirer un peu, de montrer que le sexe n’est pas quelque chose de honteux ou dont il faut avoir peur. Que c’est une composante importante de la vie et qu’il faut l’assumer.

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Le titre du film, I Want Your Sex, est une sorte de statement

J’ai choisi ce titre par rapport à la vieille chanson de George Michael [un single sorti en 1987, ndlr] qu’évidemment beaucoup de jeunes de la Gen Z ne connaissent pas. Mais ça a un sens pour moi, pour ma génération. J’adore parce qu’il répand une sorte de joie queer, et ça sonne comme une annonce, du genre « ça ne va pas être un film comme les autres ». Il est aussi différent des titres de mes précédents films. Ce n’est pas The Doom Generation, que j’appelle mon film « Nine Inch Nails » [du nom du groupe de métal, ndlr] parce que j’étais très en colère quand je l’ai réalisé. J’ai l’impression qu’en ce moment le monde est horrible. Alors je ne voulais pas une tonalité trop sombre ou dystopique. C’est une autre raison pour laquelle j’aime beaucoup Heated Rivalry, l’amour qui s’en dégage. Les gens ont vraiment besoin de ce réconfort en ce moment.

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Heated Rivalry

J’ai lu dans plusieurs médias américains qu’I Want Your Sex était comme votre réponse à Babygirl (2025) de Halina Reijn, dans lequel Nicole Kidman joue une patronne entretenant une relation avec un jeune homme, aussi stagiaire dans son entreprise. Qu’avez-vous pensé de ce film ?

Ce n’est pas vraiment une réponse parce qu’I Want Your Sex a été tourné avant la sortie de Babygirl. J’ai lu le scénario du film de Halina Reijn que quelqu’un m’avait envoyé. C’est tellement différent, tellement loin de la vision positive de la sexualité que j’essaye d’amener. Parce que pour moi, dans ce film, que je trouve puritain d’une manière bizarre, le personnage de Nicole Kidman est puni pour ses désirs, comme si ceux-ci finissaient par ruiner sa vie. Le film répand l’idée que le sexe est destructeur.

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Dans un de leurs jeux de rôles, Erika travestit Elliott en une version d’elle-même. La scène a un côté presque lynchien. Comment avez-vous eu cette idée ?

En fait, c’est drôle, je n’y avais même pas pensé. Il y a un côté un peu Mulholland Drive dans cette scène, même un peu Lost Highway avec le rouge à lèvres. David Lynch est un de mes héros depuis toujours, il est là dans tous mes films, donc oui cette scène lui doit beaucoup. Tout ce qui se passe dans la maison d’Erika a cette même atmosphère étrange et surréaliste. Il y a évidemment aussi un peu de Sunset Boulevard [de Billy Wilder, sorti en 1951, ndlr], avec ce corps retrouvé dès le début au fond d’une piscine, la question du vieillissement…

pillion
Pillion

Avez-vous vu Pillion de Harry Lighton, qui filme le BDSM avec le même élan sexpositif que vous ?

Pillion s’inscrit dans ce regain – espérons-le – de sexualité à l’écran. Il est sorti l’année dernière, à peu près au même moment que Heated Rivalry. J’ai même participé à une présentation du film à Los Angeles avec Harry Lighton et Alex Skarsgård. J’ai trouvé le film génial, provocateur, il a suscité beaucoup de réactions et de controverses, même s’il est très différent du mien. J’ai vu qu’à Cannes, cette année, il y avait beaucoup de films queer qui réaffirmaient la sexualité. J’espère que c’est une renaissance. La sexualité, cette connexion entre les gens, l’intimité de ce moment, peut vraiment être un révélateur. Ça me ramène à ces films de Pedro Almodóvar des années 1980 qui m’ont influencé, comme La Loi du désir et Matador, dans lesquelles les scènes de sexe sont vibrantes et authentiques, et où on est vraiment immergés au cœur d’une rencontre. Ce n’est pas une question de titillation sexuelle, de pornographie, mais c’est ce qui peut se passer entre deux personnages à cet instant précis. C’est tellement fort et sincère. Il n’y a pas d’autre moment comme ça.

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I Want Your Sex de Gregg Araki,

Metropolitan FilmExport (1 h 30), sortie le 29 juillet

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