Le film de procès à l’ère #MeToo (partie 1) : aux origines d’un genre masculin

Avocat charismatique, juge ou procureur… Ces figures d’autorité ont souvent un visage d’homme au cinéma. Le film de procès, codifié par Hollywood dès les années 1940, a longtemps reflété une réalité bien ancrée : celle d’un monde judiciaire largement masculin. Si le cinéma se veut le miroir de la société, comment ce genre emblématique a-t-il intégré les bouleversements provoqués par le mouvement #MeToo ? C’est ce que nous explorerons dans un dossier en trois volets. Cette première partie revient sur l’histoire d’un genre profondément façonné par le cinéma américain.


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Douze hommes en colère de Sidney Lumet © United Artists (1957)

« Il n’y a que moi qui puisse vous sauver. » Voilà en une phrase la responsabilité de l’avocat, résumée à l’écran par l’avocat Keen à sa cliente, Miss Paradine, accusée du meurtre de son époux dans Le Procès Paradine d’Alfred Hitchcock (1949). Le film de procès est un genre d’hommes, porté par les grands réalisateurs de l’âge d’or d’Hollywood dans les années 1940-1950 (Otto Preminger, Billy Wilder, Alfred Hitchcock, George Cukor). Il se développe notamment grâce à l’invention du cinéma parlant au début des années 1930.

Si les codes du film de procès ont été forgés par Hollywood, c’est parce que le fonctionnement de la justice américaine repose sur un système accusatoire (la parole de l’avocat y est centrale) qui fait la part belle à la performance oratoire des acteurs et à la tension dramatique, nécessaire pour dynamiser l’intrigue qui se passe généralement presque à huis clos dans un seul lieu : le tribunal. En témoignent les grands moments de plaidoirie qui font basculer l’intrigue des films de procès, comme dans Vers sa destinée (Young Mr. Lincoln en V.O.) de John Ford (1939), où la plaidoirie finale de Lincoln, véritable performance d’éloquence d’Henry Fonda, permet d’innocenter deux frères accusés du meurtre de Scrub White et de démasquer le véritable meurtrier.

À l’image de la tablée des jurés masculins de Douze hommes en colère de Sidney Lumet (1957), le film de procès a longtemps empêché les femmes de plaider, réservant l’éloquence de la figure de l’avocat aux grands acteurs de l’âge d’or d’Hollywood (James Stewart dans Autopsie d’un meurtre ; Spencer Tracy dans Madame porte la culotte ; Gregory Peck dans Le Procès Paradine d’Hitchcock…). Une division archétypale de la masculinité et de la féminité (le héros viril, la femme à sauver) sur laquelle Laura Mulvey forgera trente ans plus tard son concept de « male gaze » (l’objectification des corps féminins à l’écran) dans son texte emblématique Plaisir visuel, cinéma narratif (1975).

The Paradine Case Poster
Poster américain du film Le Procès Paradine d’Alfred Hitchcock © Selznick Releasing Organization — Source, Domaine public

Victimes ou coupables : la place assignée aux femmes dans les films de procès

Quand les femmes ne sont pas absentes des films de procès, elles y sont souvent assignées à des rôles bien spécifiques : témoins, accusées ou victimes, elles n’accèdent que très rarement à l’écran aux plus hautes fonctions de l’exercice du droit.  Leur temps de parole à l’écran est donc inférieur à celui des hommes et ne circule pas de la même manière. Elles sont appelées à défendre les hommes accusés (l’épouse dans Témoin à charge de Billy Wilder, sorti en 1957, et Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger, la mère dans Vers sa destinée), sont défendues par un avocat (Miss Paradine dans Le Procès Paradine). Elles sont victimes, jusqu’au féminicide, donc réduites au silence (Miss French, la riche veuve assassinée dans Témoin à charge de Billy Wilder).  Lorsqu’elles sont accusées, un fantasme misogyne se répète parfois : celui de l’épouse assassine. Dans Le Procès de Mary Dugan de Bayard Veiller (1929), considéré comme un des premiers films de procès, une danseuse de cabaret est accusée d’avoir assassiné son riche amant. Les intrigues de Témoin à charge de Billy Wilder et du Procès Paradine d’Alfred Hitchcock tournent également autour de cette question de la culpabilité des femmes.

Scène de Témoin à charge de Billy Wilder (1957)

Ce fantasme s’accompagne toujours d’un autre motif misogyne qu’identifie Magali Lafourcade, magistrate, enseignante et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, dans son ouvrage Démasculiniser la justice (aux éditions Les Petits Matins, 2025). Une figure est omniprésente dans les procès impliquant des femmes : celle de l’affabulatrice. Dans Le Procès Paradine, le domestique de Madame Paradine l’accuse de mentir sur son témoignage. La défense, dans Autopsie d’un meurtre, accuse Miss Manion de mentir lorsqu’elle affirme avoir été violée par l’homme que son mari a assassiné. Tout l’enjeu de l’intrigue de Témoin à charge consiste à savoir si Christine Vole ment pour couvrir son mari, accusé de féminicide. « Aux mains des femmes, la justice serait-elle déconsidérée, dévaluée ?» , interroge Magali Lafourcade, soulignant comment la féminisation croissante des métiers du droit s’est accompagnée d’une peur masculine de voir la profession dévalorisée par la présence des femmes.  Dans Madame porte la culotte (1949), George Cukor offre à Katharine Hepburn un des rares rôles de femme avocate, mais non exempt d’ambiguïtés.

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Madame porte la culotte de George Cukor © MGM / Collection Christophel

Du tribunal à l’écran : révéler la misogynie

L’actrice y incarne la brillante Amanda Bonner, qui affronte son mari le procureur Adam Bonner dans un procès où ils défendent respectivement une femme accusée de la tentative de meurtre de son mari et l’époux adultère.  Plus l’intrigue avance et plus Adam Bonner accuse Amanda Bonner de faire de ce procès une affaire féministe qui desservirait son client. Magali Lafourcade parle à ce sujet d’un soupçon de « gynocentrisme », à savoir « cette perception qu’auraient les hommes justiciables d’une justice rendue par les femmes au bénéfice des femmes ».  Ce qui est en jeu à cet endroit pour Magali Lafourcade, c’est de déconstruire l’idée que le droit serait neutre, égalitaire et d’affirmer que ces biais misogynes contribuent à en fausser l’exercice. Dans Témoin à charge, l’avocat de Leonard Vole refuse d’abord d’appeler Christine Vole à témoigner, arguant qu’une femme ne peut pas plaider contre son mari. Dans Autopsie d’un meurtre, le médecin légiste en charge de relever les preuves du viol sur le corps de Madame Manion affirme devant la cour : « Il est impossible de dire si une femme mature et mariée a été violée » (« It is impossible to tell if a matured married woman has been raped » en V.O.).

Dès 1869 aux États-Unis avec Arabella Mansfield et 1900 en France avec Olga Petit, les femmes commencent à accéder aux fonctions d’avocates. Leur absence à l’écran dans les rôles d’avocates, de magistrates ou de juges dans les films de procès classique témoigne d’une reproduction à l’écran des biais misogynes qui façonnent l’exercice du droit.  Et si les femmes ont été sous-représentées dans les films de procès, elles ont également été longtemps écartées de la réalisation de ce genre qui reste profondément marqué par l’idée d’un cinéma d’homme. Les succès d’Anatomie d’une chute réalisé par Justine Triet en 2023 ou encore de Saint-Omer d’Alice Diop un an plus tôt voient le film de procès connaître un certain regain en France. Dans un prochain article, il sera question du regard des réalisatrices porté sur la représentation des femmes dans les films de justice.

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