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David Dufresne : « Puisque c’est une guerre de l’image, allons au front »

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Depuis le début des manifestations des « gilets jaunes », en décembre 2018, le journaliste, écrivain et réalisateur David Dufresne recense les violences policières sur son compte Twitter avec la formule « allo @Place_Beauvau ». Il signe ce mois-ci le riche et passionnant documentaire Un pays qui se tient sage, dans lequel des intellectuels comme Alain Damasio, des victimes de violences policières et des représentants des forces de l’ordre réfléchissent et débattent ensemble autour de ces violences, et en analysent finement les images les plus signifiantes.

Cet article fait partie de notre dossier Quand l’art se saisit des violences policières. À l’occasion de la sortie du documentaire Un pays qui se tient sage de David Dufresne, TROISCOULEURS s’intéresse à la manière dont le monde de l’art traite du sujet des violences policières. Interviews, décryptages, focus sur des œuvres incontournables ou rares…Retrouvez tous les articles du dossier en cliquant ici

D’où vient votre volonté de documenter les violences policières sur Twitter ?

Je m’intéresse à la police depuis mon adolescence, quand la police s’est elle-même intéressée à moi. Les renseignements généraux m’avaient convoqué car ils étaient intrigués par un fanzine punk-rock que je faisais à Poitiers. En décembre 2018, j’assiste, effaré, à une brutalisation du maintien de l’ordre. J’assiste aussi à un silence médiatique, qui a donné lieu à un véritable déni politique. J’ai donc commencé comme un monsieur Jourdain du lancement d’alerte, mais je ne pensais pas que ça allait durer si longtemps et que ça allait prendre une grande partie de mon temps. Ça m’a amené jusqu’au Conseil de l’Europe, au Parlement européen, à l’ONU. Le « Place_Beauvau » de la formule s’adressait aux hommes politiques, car pour moi la police est intéressante à étudier d’un point de vue politique, mais aussi aux journalistes, car Twitter est devenu leur fil AFP. C’était une façon de leur dire : « Je vous rapatrie des images que vos bulles de filtres sur les réseaux sociaux vous épargnent, mais il ne faut pas s’épargner ça. » Il faut mettre les questions de pratiques policières, de violences d’état sur la table.

D’après vous, en quoi les réseaux sociaux ont modifié la donne ?

C’est une nouvelle démonstration de la perte d’influence des médias dominants. Maintenant, tout le monde peut filmer, mais surtout diffuser. On n’est plus obligé de connaître quelqu’un à Libération pour pouvoir joindre un grand reporter par téléphone. La police a bien compris qu’on était engagés dans ce qu’on appelle communément « la bataille de l’image », mais qui, à mon avis, est plutôt une bataille de récits : qui raconte quoi ? 

Un pays qui se tient sage : Photo

D’ailleurs, dans votre film, une des mères de collégiens mis à genoux à Mantes-la-Jolie en 2018 explique que le fait que le policier filme lui-même l’humiliation prouve son sentiment d’impunité. Selon vous, qu’est-ce que ça change, que la violence policière soit filmée par un policier ?

Non seulement le policier filme, mais il ajoute cette phrase : « Voilà une classe qui se tient sage. » C’est de la jouissance. Regardez les articles de l’époque, on ne parle pas du sentiment de surpuissance et d’impunité de la police, qui est le fondement du problème. Ça veut dire que la police s’accorde la possibilité de n’avoir de comptes à rendre à personne. Et là, c’est problématique. Cette image est particulièrement dure, elle est arrivée au tout début d’« allo @Place_Beauvau » et a inspiré le titre du film.

Vous ouvrez le film par une citation de Max Weber, tirée du livre Le Savant et le Politique (1919), sur la légitimité de l’usage de la violence. En quoi trouvez-vous cette notion éclairante ?

Ce qui est éclairant, c’est le détournement de sens qui en a été fait. La phrase originelle, c’est : « L’État revendique pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime. » Dans la bouche de Gérald Darmanin [le 28 juillet 2020 à l’Assemblée nationale, ndlr], ça donne : « La police exerce une violence, certes, mais une violence légitime, c’est vieux comme Max Weber. » Non ! Max Weber parle de l’État, pas de la police. Il y a confusion – rappelée par le sociologue Sébastien Roché dans le film –, parce qu’en France la police est devenue l’État. Elle a été nationalisée en 1942, sous Vichy. De mon point de vue, le mot clé dans cette phrase, c’est « revendique ». À partir du moment où l’état « revendique », ça veut dire qu’il y a discussion, que ce n’est pas coulé dans le marbre.

Un pays qui se tient sage : Photo

Comment avez-vous choisi vos différents intervenants ?

La première chose qui est venue, c’est l’idée de mettre par deux, dans une position de débat, des gens qui la plupart du temps ne se connaissaient pas. Pas pour avoir des punchlines, des clashs. Au contraire, je les connaissais presque tous et je voulais que chacun puisse dépasser sa fonction. D’ailleurs, celle-ci n’est pas indiquée au moment où ils s’expriment dans le documentaire. C’est construit contre la fabrication de l’information, où il y aurait d’un côté les victimes, de l’autre les experts et les politiques. Là, je trouve ça intéressant que ça soit un flic qui parle de Pier Paolo Pasolini, que ça soit un gendarme qui parle de Hannah Arendt…

Dans le documentaire, les images de violences policières sont diffusées sur un écran de cinéma derrière les intervenants, ce qui permet une analyse d’images rigoureuse, notamment avec le sociologue Fabien Jobard et l’ethnographe Romain Huet. Qu’est-ce qui a motivé ce dispositif ?

Ces violences policières, évidemment qu’elles ne sont pas nouvelles. La nouveauté, c’est qu’elles sont documentées, et de manière massive. C’est la masse qui fait système, et c’est parce que ça fait système qu’il y a critiques, débats, films. Les images de violences policières sont souvent critiquées parce qu’elles ne sont pas contextualisées et qu’elles n’émanent pas de journalistes. Ce sont des faux procès. Le contexte, ce n’est pas les vingt secondes avant, mais les trente ans avant. Et puisque c’est une guerre de l’image, allons au front, en l’occurrence dans l’écran. Il y avait aussi l’idée de sortir du petit écran de téléphone. Je trouvais intéressant d’inverser la proportion, d’avoir ces images en énorme, en ne les travestissant pas. Quand elles sont verticales, on les laisse comme ça, sans mettre ces flous à la con à gauche et à droite. 

« Il y a quelque chose d’extrêmement préoccupant dans la droitisation des chaînes d’infos.»

Le film est très critique envers le traitement télévisuel des violences policières. Vous avez vous-même été rédacteur en chef d’I>Télé. Comment l’avez-vous vécu ?

J’y étais au tout début, en 2002-2003. Le directeur de la rédaction m’avait appelé en disant : « On va faire une chaîne rock d’infos. » C’était tout à fait l’inverse de CNews. Il m’en reste l’amour de l’image, mais tout ce que j’ai fait depuis s’est construit contre ce que j’y ai vécu. Pendant les « gilets jaunes », j’ai systématiquement refusé les invitations en plateau de toutes ces chaînes. Parce que je connais par cœur leur système. Je ne leur reproche pas d’être militants – ils ont grosso modo une vision de la société libérale, blanche, à droite –, je leur reproche de refuser le véritable débat. Il y a quelque chose d’extrêmement préoccupant dans cette droitisation des chaînes d’infos. 

Dans les médias, les violences policières sont souvent réduites à une confrontation entre manifestants et forces de l’ordre, sans analyse de ce qui les produit en amont. Comment avez-vous pensé la manière de ramener de la complexité dans le débat ?

De ce point de vue, je trouve que l’autorité est coupable. C’est une ficelle que de rendre illégitime le protestataire. La prise de la Bastille, c’est une manifestation non déclarée. On est un des rares pays à avoir coupé la tête de son roi. C’est quand même ça, la France, quoi qu’ils en disent. Il y a Max Weber d’un côté, et Emmanuel Macron de l’autre, qui dit [le 7 mars 2019, lors d’une réunion du grand débat national à Gréoux-les-Bains, ndlr] : « Ces mots sont inacceptables dans un État de droit », en parlant de « violences policières » et de « répression ». Ça veut dire que vous ne pouvez même pas en parler. Là, évidemment, le cinéaste n’a qu’une envie : en parler, amener de la complexité. Ce film, c’est l’idée de réfléchir ensemble. Car tout est fait pour éviter qu’on réfléchisse à ces questions-là. Christophe Castaner, Emmanuel Macron, aujourd’hui Gérald Darmanin, les syndicats de police, accompagnés par les chaînes d’infos, sont dans une espèce de simplification. « C’est moi ou le chaos, l’ordre ou le chaos, la République ou le chaos. » Ils oublient que, la République, il ne suffit pas de la mettre sur le fronton des mairies et des écoles. C’est tous les jours qu’elle doit montrer qu’elle est républicaine.

Un pays qui se tient sage : Photo

Le film n’aborde pas vraiment les violences policières par le biais du racisme. Pourquoi ?

Ce que la France découvre avec les « gilets jaunes », c’est qu’une partie du maintien de l’ordre en œuvre dans les quartiers populaires depuis trente ou quarante ans revient de ce côté du périphérique. Dans une des séquences du film, le journaliste Taha Bouhafs clame que les quartiers populaires ont servi de laboratoire aux forces de l’ordre pour expérimenter les techniques de maintien de l’ordre. La jonction est clairement faite. Avec le titre Un pays qui se tient sage, et sa référence aux lycéens de Mantes-la-Jolie mis à genoux, on comprend aussi que c’est l’idée d’un État qui aimerait dresser toute sa population comme il tente de dresser les quartiers. Et puis, c’est un écosystème : je n’allais pas raconter l’histoire d’Adama Traoré et de sa sœur alors que je savais qu’Ékoué et Hamé du groupe La Rumeur, pour qui j’ai énormément d’estime, préparent un documentaire sur le combat Traoré [intitulé Pour Adama et que les réalisateurs espèrent pouvoir diffuser l’année prochaine, ndlr]. 

Le constat du film est assez sombre, la dernière image est très dure. Que faudrait-il faire selon vous pour que les violences policières cessent ?

De mon point de vue, le film est dur, mais il a aussi quelque chose de réconfortant. Il y a des gens qui réfléchissent, qui peuvent nous éclairer. Il y a encore du carburant intellectuel. Et puis il y a un combat à mener, celui de la démocratie. Il ne s’agit pas de dire qu’on est dans un État totalitaire, mais il ne s’agit pas non plus de dire « circulez, y a rien à voir » et que, au nom de la République, tout est possible. Tout n’est pas possible. Il y a une dimension de manifeste au film, car il y a cette idée de dire au spectateur : « Le monde, c’est toi. »

Images :  © Le Bureau – Jour2fête – 2020

Portrait : © Marie Rouge pour TROISCOULEURS

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