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Démissions aux Césars : comprendre la crise en trois actes

Alors qu’une crise interne agite l’institution depuis près d’un mois, alimentée par des polémiques sur l’opacité de son mode de gouvernance et son système de désignation des marraines et parrains, la direction de l’Académie a annoncé sa démission.

Jeudi 13 février en début de soirée, l’Académie des Césars, présidée par Alain Terzian, a annoncé via un communiqué officiel succin la démission de l’ensemble de ses 47 membres afin de procéder au renouvellement de la direction de l’association : « Pour honorer celles et ceux qui ont fait le cinéma en 2019, pour retrouver la sérénité et faire que la fête du cinéma reste une fête, le conseil d’administration de l’Association pour la promotion du cinéma a pris la décision à l’unanimité de démissionner. » Une décision qui fait suite à de nombreuses polémiques : la remise en cause du fonctionnement interne de l’Académie, jugé peu transparent, des reproches d’entre-soi, mais aussi la dénonciation du manque de parité et de renouvellement au sein des membres du CA.

Premier acte : des personnalités mises à l’écart lors du système de parrainage 

Premier élément à avoir mis le feu aux poudres : la mise à l’écart par l’Académie des Césars de la cinéaste Claire Denis et de l’autrice Virginie Despentes, qui avaient toutes deux été choisies comme marraines de deux espoirs des Césars en janvier dernier. Si les jeunes recrues peuvent librement désigner chaque année un « tuteur », la Société des réalisateurs de films (composée, entre autres, de Guillaume Brac, Pascale Ferran, Jacques Audiard, Céline Sciamma) a dénoncé dans un long texte des mises à l’écart volontaires.

On y apprenait notamment que Jean Christophe Folly, acteur de L’angle mort de Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, aurait soumis le nom de Virginie Despentes, avant que l’institution ne refuse en bloc la proposition. Tout comme Claire Denis, désignée marraine par Amadou Mbow (acteur révélé dans Atlantique de Mati Diop), qui n’aurait jamais été contactée par l’Académie – une mise à l’écart soulignée par Mati Diop dans une lettre adressée par la SRF aux Césars le 9 janvier dernier : « C’est en appelant Claire Denis à propos d’un autre sujet que j’ai appris qu’elle n’avait jamais été contactée pour être marraine de qui que ce soit… Pouvez-vous donc m’expliquer pourquoi nous avoir dit qu’elle était indisponible ? »

La SRF avait alors pointé du doigt un scandale de plus grande ampleur, le systématisme de ces pratiques, qui ne seraient pas des cas isolés : “Dans la suite de ces informations, nous apprenions que nombre de cinéastes ou d’acteurs avaient fait l’objet d’une semblable mise à l’écart cette année ou les années précédentes (…). Est-ce lié au talent de ces personnes ? À leurs prises de position publiques ? »

De son côté, Alain Terzian, le président de l’Académie des Césars, s’était défendu dans un communiqué paru dans la nuit du lundi 13 au mardi 14 janvier: « Le lundi 13 janvier 2020 se déroulait la Soirée des Révélations. À cette occasion, l’Académie apprend qu’elle aurait froissé certaines personnalités à travers le processus d’invitation des marraines et parrains des Révélations. Si tel est le cas, l’Académie présente ses plus sincères excuses aux personnalités concernées et exprime tous ses regrets. L’Académie a toujours œuvré pour représenter l’ensemble du cinéma, sous toutes ses formes, à travers tous ses artistes et dans sa plus grande diversité. L’Académie est à l’écoute de toutes les propositions permettant d’améliorer l’ensemble de ses dispositifs. »

Deuxième acte : Les 12 nominations polémiques de Roman Polanski 

Un climat délétère alimenté par l’annonce des douze nominations pour le film J’accuse, de Roman Polanski, accusé de viols et d’agressions sexuelles par plusieurs femmes : certaines associations féministes, dont Osez le féminisme!, ont dénoncé le système d’entre-soi régnant au sein du collège des votants – qui parmi ses 4 000 professionnels du cinéma ne compte que 35% de femmes pour 65 % d’hommes, et dont l’assemblée générale rassemble depuis des années les mêmes membres de droit ayant obtenu un César au cours de leur carrière. Le 9 février, dans un entretien donné au Journal du dimanche, le patron des Césars a répondu aux critiques en annonçant la mise en place d’un collège paritaire d’ici un an, et « l’arrivée prochaine d’un médiateur du Centre national du cinéma afin de mettre en œuvre les réformes nécessaires ».

Concernant Roman Polanksi, Terzian s’était fendu, aux micros de plusieurs médias, d’une réponse lapidaire et cinglante, en témoigne cette vidéo du Parisien :

 

Troisième acte: une tribune du Monde dénonçant « la cooptation » de l’Académie

L’annonce de la mise en place d’un collège paritaire n’a pas convaincu l’ensemble de la profession, pour qui la parité n’est qu’un point de départ insuffisant. Dans une tribune intitulée « Académie des Césars: nous n’avons pas voix au chapitre », parue dans Le Monde le 10 février dernier, plusieurs artistes (dont Mathieu Amalric, Yvan Attal, Jeanne Balibar, Lucas Belvaux, Saïd Ben Saïd, Emmanuelle Bercot, Bertrand Bonello, Marina Foïs, Abderrahmane Sissako, Bertrand Tavernier ou Roschdy Zem) dénonçaient la non-actualisation des statuts, le manque de démocratie interne, les logiques de privilèges à l’oeuvre au sein de l’institution et une opacité des comptes :

Parmi les annonces récentes, il y a celle d’intégrer une dizaine de femmes dans l’association afin d’atteindre la parité. Mais il s’agirait, de nouveau, d’un système de cooptation, vestige d’une époque que l’on voudrait révolue, celle d’un système élitiste et fermé. Tout cela aboutit à une structure où la majorité des membres de l’académie ne se retrouve pas dans les choix qui sont faits en leur nom et qui ne reflète pas la vitalité du cinéma français actuel dans ses très nombreuses composantes.Pourquoi les 4 700 membres de l’académie ne peuvent-ils pas voter pour élire leurs représentants comme c’est le cas aux Oscars, aux Baftas ou à l’EFA (l’Académie européenne du cinéma) ? Pourquoi l’académie est-elle régie par un club de personnes cooptées ou désignées au compte-gouttes ? Comment se fait-il que les membres de l’association le soient à vie et que ses dirigeants soient indéfiniment rééligibles ?

L’Académie a réagi dès le lendemain, signalant avoir « pris acte des critiques, questionnements et remarques quant à la gouvernance de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma ». Avant, donc, l’annonce d’une démission générale, à 15 jours de la cérémonie annuelle.

L’assemblée générale se réunira après la cérémonie du 28 février pour élire une nouvelle direction, chargée, « sous l’égide du CNC », de modifier « les modifications des statuts fondateurs de l’association » et de mettre en application « les mesures de modernisation annoncées ». Le ministre de la culture Franck Riester a réagi à cette démission votée à l’unanimité : « La gouvernance renouvelée doit permettre de représenter le cinéma français dans toute ses esthétiques et sa diversité afin de permettre à l’Académie de continuer à incarner son rayonnement. »

Affaire à suivre, donc.

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Léa André-Sarreau