
C’est une scène comme on commence à avoir l’habitude de voir dans un film américain, souvent de type New-Yorkais. Une rue anonyme, le bruit de la ville, les phares des voitures, un héros perdu qui marche au hasard. Et soudain le bruit d’une foule derrière une porte anonyme, cachée souvent quelque part sous terre. Là, dans le brouhaha, une révélation. Une lumière aveuglante et quelqu’un qui parle, micro en main, fébrile.
Une logorrhée, pleine de ruptures et d’accélérations, comme de la musique, qui soudain soulève une salle entière dans un éclat de rire. Car autour de cette lumière, de ce prêcheur anonyme, dans le noir de la salle, grouille la vie d’un comedy club. Alors, comme hypnotisé par ce culte d’un nouvel âge, notre héros se retrouve irrémédiablement attiré sur scène.
De La Fabuleuse Mrs Maisel (2017) à l’étincelle du héros de Is This Thing On ? (2025), le stand up apparaît au cinéma comme une épiphanie. Un endroit mystérieux, vaguement interlope, comme un secret derrière la porte. Surtout, un espace qui devient pour le néophyte, rentré là par hasard, comme une évidence, mieux une nécessité. Dans le film de Bradley Cooper, Alex (Will Arnett) conjure son divorce et sa dépression en montant un soir sur une scène, juste pour ne pas avoir à payer l’entrée au bar. Lointainement inspiré de la vie de John Bishop, ex-footballeur devenu comique star en Angleterre, le film fait du stand up un lieu d’expiation, un confessionnal à ciel ouvert, qui permet à cet homme paumé de tout dire.
À l’instar de Midge Maisel (Rachel Brosnahan) qui, dans la série éponyme, prend le micro saoule pour dire tout ce qu’elle a sur le cœur et se découvre soudain le pouvoir de faire rire. Lieu d’un rituel étrange, d’une communion fragile, le stand up devient au cinéma un lieu mystique où se joue sur scène quelque chose à la fois d’une libération et d’un sacerdoce.

WORK WORK WORK
« I’m Dying up here » : cette formule à la fois christique d’extase et d’appel à l’aide, qui donne son titre à la série sur le quotidien d’une bande de stand upper à Los Angeles dans les seventies (créée et co-écrite par Dave Flebotte, mais aussi Jim Carrey, Dave Holstein, Cindy Chupack,2017), résume à elle seule l’ambivalence du stand up à l’écran. Faire rire ne supporte pas l’effort. La spontanéité y est reine, la vanne y claque comme si elle venait d’apparaître, l’art de l’impro comme un art de la guerre… Remettre de l’insouciance là où il n’y avait plus que des heures et des heures à ruminer devant sa feuille : toute l’art du stand up tient dans ce tour de magie. La fiction, elle, prend un malin plaisir à montrer alors la sueur, le travail, l’hésitation, le doute, comme l’envers de la vanne.
Du Funny People (2009) de Judd Apatow et la crise existentielle de son comique star en panne d’inspiration à la série Hacks (2021) et son duo comique (Jean Smart, multirécompensée pour ce rôle dans les cérémonies américaines) et jeune autrice (Hannah Einbinder) qui fait des étincelles, la fiction aime rentrer dans les coulisses de l’écriture en confrontant l’ego du stand upper au labeur. Faire, refaire, changer, se planter, tout ça devient le modus operandi d’une fiction qui fait de ces personnages des « ouvriers de la vanne ».
DRÔLES D’ATTENTES
Alors forcément, à l’écran, l’humour tombe à plat. En se plaçant non plus du côté des rieurs mais du côté de celui qui doit faire rire, la fiction tend la comédie, en fait un objectif à atteindre, un enjeu de suspense. Souvent, le plan séquence devient la forme qui permet de capter la tension. On vient cherche la sueur, les mains moites, la bouche sèche, on écoute en temps réel les silences, les rires qui petit à petit apparaissent dans le noir… L’humour sur scène se filme comme on désamorce une bombe. On a pu reprocher à Drôle (2022), la série sur le quotidien de jeune stand-uppers en France, de ne pas être « drôle ». C’est ne pas comprendre toute l’ambiguïté de ce terme.

« Drôle » renvoie aussi à l’étrangeté de ce métier bizarre qui consiste à vouloir à tout prix faire rire. Filmant la vanne au travail, la série de Fanny Herrero montrait le frottement rugueux de la vie et de l’humour, leur difficile coexistence. À l’instar du récent roman de Camille Bordas, Des inconnus à qui parler, qui faisait le portrait croisé de standuppers imaginaires, Drôle montre à quel point l’humour est un filtre, une malédiction, qui met tout à distance et transforme tout évènement, toute émotion en matériel. Du vivant que l’on doit raffiner, analyser, trahir même parfois pour en extraire une goutte de rire. C’est peut-être parce qu’elle ne montre pas véritablement le travail du stand up que Seinfeld, la série culte des années 1990, garde sa force comique. Dans la série, l’évènement et la vanne sont comme décorrélés. Seul compte l’esprit. Le travail est « hors champ ». Ne reste que la névrose comique d’un personnage qui rit de tout et surtout d’un rien.
MORT DE RIRE
La vie et le standup étant donc à la fois indissociables et irréconciliables, le standupper est par essence invivable. Ressorts de comédie mais aussi de drame, le besoin égotique de faire rire, cette distance quasi cynique avec le monde, transforme ce microcosme en cocotte-minute.
Dans le film Saturday Night (2024), Jason Reitman raconte la première diffusion du désormais mythique Saturday Night Live, comme un cauchemar en temps réel où le pauvre producteur débutant Lorne Michaels (incarné par Gabriel LaBelle) doit régler les crises et les doutes de tous les humoristes (Chevy Chase, John Belushi, Gilda Radner, la crème de l’humour 70’s interprétée par toute une jeune génération d’Hollywood). C’est la coexistence de tous ces humours et donc de toutes ces névroses qui font de cette heure avant le show un capharnaüm, certes réjouissant pour le spectateur mais épuisant.

C’est tout le paradoxe du stand up. Un art solitaire qui se vit en bande. Le sentiment collectif de la galère, le désir d’une lumière pour soi. Le stand-upper est ainsi toujours irrémédiablement seul, avec lui-même, face aux autres. Pour se raconter à l’écran, pas étonnant alors que l’autofiction soit la forme privilégiée. Ce mélange de vrai et de faux, qui définit par essence leur art, joue la carte de l’examen de conscience.
Dans sa série Désordres (2022), Florence Foresti quitte la comédie pure pour une fiction sur sa dépression. Le stand up n’échappe ainsi pas à l’écran au trope du « clown triste ». En 1974, Bob Fosse pose les bases du genre avec Lenny, biopic fiévreux sur Lenny Bruce, humoriste acide considéré dans les année 1960 comme l’inventeur du stand up. Cinéaste des « performer », Fosse s’intéresse à Lenny (joué par Dustin Hoffman) pour ce corps frêle, ses yeux hallucinés qui dans un noir et blanc granuleux vient haranguer la foule, la provoquer, la mettre en trance, comme une forme d’exorcisme de la bienséance. L’humoriste se consume à l’écran devant nous.

Cette damnation du rire, cette idée que le stand up tient à une forme d’autodestruction est un motif récurrent. Sublimé, comme chez Bo Burnham dans son Inside (2021), maelström au cœur de son ego malade ; tragique avec Lenny ; ou même effrayant. Comme l’a raconté l’humoriste australienne Hannah Gadsby dans son Nanette (2018), bombe de spectacle dont la déflagration résonne encore, « faire rire » n’est pas sans conséquence sur soi et les autres. C’est aussi une forme de violence. Parfois proche de la folie.
Dans Man on the Moon (2000), Miloš Forman utilise le génie slapstick de Jim Carrey, mais aussi son versant triste, pour raconter la trajectoire folle d’Andy Kaufman, comique à l’humour concept, véritable astre noir de l’humour américain. Parce que l’humour de Kaufman flirte constamment avec la folie et la fiction, il perd petit à petit pied et Jim Carrey avec. La scène et la vie se sont confondus, pour le meilleur et pour le pire. Dès lors, le monstre n’est jamais loin. Dans La Valse des Pantins (1982) de Martin Scorsese ou dans le Joker de Todd Phillips (2019), le désir de faire rire devient le moteur d’une folie destructrice. Le rire du clown devient une grimace effrayante.

Récemment, le cinéma s’est interrogé : fini de rire ? Dans le bien nommé, I Used to Be Funny (Sam fait plus rire en VF, sorti en 2023), la réalisatrice Ally Pankiw décrit le parcours d’une humoriste qui décide de ne plus faire rire. Sam ne veut plus transformer ses traumas en comédie. Monter sur scène, certes, mais pas en dépit de soi. Par le stand up, la fiction questionne aussi nos rapports de pouvoir. Qui a la parole ? Qui se raconte ? Pourquoi simplement « dire », mettre des mots sur des situations, devient un enjeu aussi intime que fondamental. La récurrence des personnages féminins dans la fiction du stand-up, de Mrs Maisel (Rachel Brosnahan) à Deborah Vance, l’héroïne de Hacks (Jean Smart), mais aussi les passionnants personnages d’Aïssatou (Mariama Gaye) et Apolline (Elsa Guedj) dans Drôle, toutes en quête d’une liberté qu’elles doivent arracher elles-mêmes, d’une affirmation de soi malgré les dictats du patriarcat, souligne à quel point monter sur scène « pour faire rire » n’est pas un geste simple quand on est à la marge.
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Symbole d’un questionnement contemporain sur les mécanismes d’oppression, cette lecture politique de l’art de faire rire prouve à quel point le cinéma et la série utilisent la figure du standupper comme un trou noir, dans lequel se reflètent tous nos doutes, nos zones d’ombres et peut-être même nos moments de gloire. Tout ça le temps d’un éclat de rire.
