
En 2006, le duo de réalisateurs Olivier Nakache et Eric Toledano sortait Nos jours heureux, une version longue et étoffée d’un court métrage réalisé quelques années auparavant. On y suit un groupe d’animateurs des années 1990 tantôt dépassés, tantôt enjoués, qui ont la charge d’un groupe d’enfants pendant trois semaines. Avec plus d’1,5 million d’entrées au cinéma, le film est devenu culte pour toute une génération. Vingt ans plus tard, c’est un autre duo, les réalisatrices Lise Akoka et Romane Gueret, qui signe le film d’une autre époque. Dans Ma frère, une sorte de suite à leur mini-série Tu préfères (Arte), Shaï (Shirel Nataf) et Djeneba (Fanta Kebe), deux amies d’enfance, sont recrutées en tant qu’animatrices pour encadrer un groupe de pré-ados du quartier de la place des Fêtes (dans le 19ème arrondissement parisien), en séjour dans la Drôme.
«Le film de colo est un sous-genre pour lequel on a beaucoup d’estime. Nos jours heureux a été très important dans notre enfance et c’est arrivé à un moment où les colonies de vacances étaient au cœur de nos préoccupations. C’est un peu une madeleine de Proust pour nous », nous lancent les deux réalisatrices, qui n’ont pas hésité à faire un clin d’œil dans le film à leurs prédécesseurs. Dans le contexte des années 2020, Ma frère met en scène des enfants aux origines sociales et ethniques diverses, qui ont en commun de venir de la même zone géographique et d’appartenir à une génération hyperconnectée.
DANS LEUR REGARD
Loin des tours de la place des Fêtes, le regard posé sur eux change, tant ils ne sont pas (ou peu) associés à l’environnement dans lequel ils se retrouvent, ici aux abords des rivières drômoises. Ils et elles sont filmés avec tendresse et sincérité, dans une esthétique qui les subliment.

C’est ce qui a plu à Lise Akoka et Romane Gueret qui ont transformé le tournage en une colonie géante pour jeunes acteurs. Après avoir animé plusieurs ateliers dans des maisons de quartier de Montreuil, elles ont pu cerner certains profils marquants, à travers leur manière de parler, leur partage d’anecdotes et d’expériences. «Il y avait la volonté d’inscrire ce récit hors des murs d’une cité et de ne pas surfer sur les fantasmes sans cesse rabattus sur ces jeunes. C’est aussi une façon d’ouvrir les frontières du genre. Passer par le monde des enfants et filmer à leur hauteur, c’est raconter des problématiques du monde d’aujourd’hui, qui concernent aussi les adultes. C’est comme pouvoir livrer des messages de façon très simple, honnête et directe», avance Romane Gueret. Ces histoires vraies, amplifiées par la fiction, permettent au public de s’identifier à une tranche d’âge que tout adulte a déjà traversée.
Bien des choses ont changé depuis Le petit bougnat (1970), La meilleure façon de marcher (1976), Les Joyeuses colonies de vacances (1979), ou encore Scout toujours (1985), qui ont confirmé l’arène de la colonie de vacances comme un genre à part entière de la comédie française. Les ressorts parfois méprisants ont laissé place aux particularismes de chacun. Certains thèmes, comme la non-binarité, l’amour interreligieux ou les violences intrafamiliales, sont abordés aujourd’hui sans détour et permettent de dépasser le simple cadre comique, sans passer outre certains passages obligés.

RITES DE PASSAGE
La colonie est le lieu d’une culture bien identifiée, celui où les enfants s’épanouissent grâce à des codifications précises qui rythment la journée : les activités en groupe, la nature, les chansons typiques, les boums, se greffent aux premiers émois, aux amitiés naissantes et à un humour potache spécifique. Sans échapper aux archétypes qui ont la dent dure (l’enfant terrible, l’animateur nonchalant ou coincé…), les clichés permettent de mettre en place un comique de répétition. Au fil des années, cela a permis de construire un imaginaire reflétant différentes générations, mais aussi différentes couches de la population, venues de quartiers populaires ou d’ascendance bourgeoise. « C’est aussi le fait de travailler avec de jeunes acteurs non professionnels mais compétents qui permet une spontanéité et une liberté. Une façon de dire les choses et de jouer sans entrer dans un moule. Nous, ce qu’on a envie de raconter, ce sont ces enfants-là qu’on trouve drôles, sensibles, très intelligents, qui ont un vrai sens de la répartie et nous ravissent l’oreille à plein de moments », nous expliquent les deux autrices, qui ont fait du casting sauvage (soit le recours à des acteurs non professionnels, souvent abordés dans l’espace public) un parti pris pour leurs divers projets.
Plus contemporain et ancré dans une réalité sociale que Nos jours heureux, déjà audacieux dans le contexte des années 2000 en France, Ma frère redonne des couleurs à un genre trop souvent réduit à la bonne humeur et à l’été. Les réalisatrices parviennent à proposer un coming-of-age français, qui fait la part belle à l’amitié et à la transmission. Shaï et Djeneba font partie des adultes encadrantes, mais se retrouvent également propulsées dans cette transition propre à la vingtaine : elles ne sont plus tout à fait adolescentes, peinant à devenir des adultes à part entière.

Le quasi huis-clos de l’environnement de la colonie offre aux personnages la possibilité de faire face à une réalité différente de la leur. Pendant quelques semaines, enfants et adultes se découvrent, loin de contextes familiaux parfois difficiles, oubliant, le temps d’un instant, le joug patriarcal ou la toxicité d’une mère. Ce que le film de colonie raconte, c’est un cheminement accéléré dans un cadre où l’on n’en ressort jamais tel qu’on y est entré. Le groupe se forge au gré des questionnements et des émancipations de chacun. On y voit des personnalités qui s’affirment et s’interrogent sur leur place dans la société. Ce temps court leur permet d’exister, en dehors d’un cadre qui les en empêche habituellement. Quel que soit leur âge, douze ou vingt ans, il s’agit toujours d’une métamorphose.
: Ma frère de Lise Akoka et Romane Gueret (StudioCanal, 1h52), sortie le 7 janvier
