« Companion », « Obsession »… L’incel horror ou la monstruosité du « gentil garçon »

Avec le succès-surprise d’« Obsession», mais aussi d’autres films avant lui, l’incel horror vient gratter là où ça fait mal : il montre les violences pernicieuses du couple hétérosexuel et éclaire les mécaniques du gaslighting et de la manipulation. [Cet article contient des spoilers]


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Companion

Quel est le point commun entre la nouvelle sensation du cinéma d’horreur Obsession de Curry BarkerCompanion et Ex Machina ? Ces trois films s’inscrivent dans l’incel horror, nouvelle sous-catégorie de l’elevated horror, ce cinéma horrifique prisé des critiques et des cinéphiles qui injecte une réflexion sociale sans pour autant négliger les jump scares. Ici, point de monstre, d’esprit vengeur ou de tueur en série. Le vrai méchant, c’est l’homme. 

Les protagonistes masculins ne se réclament pas ouvertement de la mouvance incel (pour involuntary celibate), ce courant masculiniste qui regroupe des hommes se définissant comme exclus du dating et du couple et qui ont sombré dans une idéologie victimaire et misogyne. lls ne fomentent pas d’attentat de masse contre des femmes, mais incarnent une idée plus diffuse : dès qu’ils en ont la possibilité, les hommes contrôlent ou manipulent les femmes – soit pour les garder, soit pour les posséder.

De simples gentils garçons ?

Dans Obsession (sorti en salles le 13 mai dernier), Bear fait le vœu que son amie Nikki tombe enfin amoureuse de lui, qu’elle l’aime plus que quiconque au monde. Manque de bol : le vœu se réalise, et c’est le début d’un cauchemar où Nikki, possédée, n’a plus d’yeux que pour Bear, au point de sérieusement mettre sa vie – et celle des autres – en péril. Dans Companion de Drew Hancock (2025), qu’on sent très influencé par Black Mirror, on découvre rapidement que le couple apparemment idéal formé par Josh et Iris est en réalité un couple « mixte » : Josh loue les services d’un androïde qui ressemble à s’y méprendre à une version 2020 de l’héroïne de 500 jours ensemble, archétype de la manic pixie dream girl – cette femme fantasmée, spontanée et solaire dont la fonction est avant tout de sauver émotionnellement un homme mélancolique. Iris est douce, aimante, sexuellement disponible ; bref, paramétrée pour être la parfaite petite amie. Et c’est Josh qui détient le pouvoir sur son autonomie et son intelligence, qu’il peut modifier ou interrompre quand bon lui semble. Une métaphore limpide du gaslighting (une forme de manipulation psychologique qui consiste à faire douter une femme de sa propre perception de la réalité).

L’incel horror montre des femmes piégées par des hommes qui prétendent les aimer, mais qui, par égoïsme ou par peur de se retrouver seuls, n’hésitent pas une seconde à les surveiller, à les contrôler ou à leur dissimuler la vérité. « What’s so bad about being with me ? » (« Qu’est-ce qu’il y a de si terrible à être avec moi ? »), demande Bear à Nikki, dont les comportements montrent pourtant qu’elle n’est plus elle-même. Probablement l’une des scènes les plus inconfortables d’Obsession, puisque la vraie Nikki parvient à s’adresser à lui : « I’ve never been with you, Bear » (« Je n’ai jamais été avec toi, Bear »), lui mettant le nez dans l’effroyable mensonge qu’il se raconte et le suppliant de mettre fin à ses souffrances.

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Obsession de Curry Barker

Au fond, Bear n’est pas un mauvais garçon. Il est même désespérément banal : gentil, maladroit, peu à l’aise avec ses sentiments. Un garçon comme il y en a des millions. Mais il est aussi incapable d’encaisser le rejet ou de faire face aux conséquences de ses propres actions, continuant de s’enferrer dans une situation désastreuse pour ne pas perdre la face. Et avant Bear, d’autres d’autres personnages nous avaient déjà montré l’effroyable toxicité de ces « nice guys ».

Technologie et toxicité masculine

Dans Don’t Worry Darling, la réalisatrice Olivia Wilde plonge son héroïne Alice dans une vie parfaite de femme au foyer, qu’on croirait sortie tout droit de l’imaginaire policé d’une tradwife. Une vie entièrement simulée. C’est le mari d’Alice qui lui impose cette réalité parallèle sans son consentement afin de fuir, dit-il, une existence misérable.

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Don’t Worry Darling d’Olivia Wilde

S’il est peu subtil dans sa forme, ce thriller psychologique sur fond de dystopie a le mérite de montrer comment les hommes sont capables de tout pour faire passer les femmes pour folles dès lors qu’elles commencent à voir clair dans leur jeu ; comment ils organisent tout un système destiné à endormir leur vigilance et à les asservir sans qu’elles ne s’en rendent compte, parfois en prétendant agir pour leur bien. La question de la technologie est d’ailleurs centrale dans plusieurs films relevant de l’incel horror.

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Ex Machina d’Alex Garland

Avec Companion, et dix ans plus tôt avec Ex Machina d’Alex Garland, l’intelligence artificielle devient le support d’une critique de la façon dont les hommes fabriquent, façonnent et fantasment les femmes et leurs corps. Dans Ex Machina, Nathan, milliardaire de la tech mégalomane, crée des androïdes féminins conçus pour séduire et satisfaire les désirs masculins, qu’il enferme puis détruit dès qu’ils cessent de lui convenir. Il ne s’agit pas d’amour ou de désir, mais bien de pouvoir. En pleine expansion des idéologies masculinistes, alors que les bro tech et autres milliardaires semblent inarrêtables dans leur course au profit, ces films résonnent comme des tentatives de réfléchir aux dangers non pas d’une IA qui nous surpasserait, mais de l’usage que les hommes comptent en faire.

Ce que l’incel horror dit du couple hétéro 

L’incel horror est-il pour autant un genre féministe ? Rien n’est moins sûr. Sur les réseaux sociaux, Obsession continue de susciter détournements, mèmes, mais aussi analyses et questions légitimes [attention, spoilers] : qu’est-ce qui fait le plus peur dans le film ? Les accès de colère et de folie de Nikki, ou le flegme et la passivité de Bear, bien moins spectaculaires mais infiniment plus dérangeants ? Le film ne prend-il pas le risque de rejouer le trope misogyne de la petite amie hystérique ? En concluant son film sur la survivance de Nikki, Curry Barker déjoue habilement les attentes en tordant la figure de la final girl. Là où CompanionEx Machina ou Don’t Worry Darling offraient une échappée à leurs héroïnes, le réalisateur choisit pour Nikki l’issue la plus sombre – et peut-être aussi la plus réaliste.

Par la dystopie ou le fantastique, tous ces films posent une question ô combien actuelle : les femmes sont-elles en sécurité lorsqu’elles sont en couple avec un homme ? Le film de Curry Barker y répond à travers un indice : son héros s’appelle Bear, diminutif de Baron, soit « ours », un clin d’œil au fameux débat qui a secoué TikTok en 2024: les femmes préfèrent-elles se retrouver seules dans une forêt avec un homme ou avec un ours ?

Au fond, parler d’incel horror n’est-ce pas se tromper de méchant ? Ne serait-il pas plus juste de parler d’ « heterosexuality horror » ? Car chacun de ces films pointe à sa manière l’absence d’empathie masculine et les dynamiques propres aux relations hétérosexuelles dans une société patriarcale.