
« Ce film, c’est donner la parole à tous les timides, les discrets, ceux qu’on oublie. » Le soir du jeudi 26 février, Vincent Munier monte sur la scène de l’Olympia, à Paris. Le réalisateur vient de voir son Chant des forêts, succès surprise de la fin 2025 (1,2 millions d’entrées), l’emporter dans la catégorie meilleur documentaire. Et ceux qu’ils remercient, ce sont les animaux, protagonistes à part entière de son attentive contemplation de la nature. Mais le photographe et cinéaste aurait pu aussi parler des hommes et des femmes des zones rurales françaises. S’ils ne sont pas tous timides ni discrets, ils partagent en revanche avec les bêtes cette invisibilisation cinématographique qui fait qu’on les oublie. Alors que 34 % de la population française aujourd’hui vit en dehors des centres urbains, selon l’Insee, ce n’est le cas que de 7 % des personnages principaux au cinéma, d’après une étude du collectif 50/50.
Et pourtant, la production tricolore semble moins frileuse, depuis quelques années, à prendre la clef des champs. Un an avant Vincent Munier, c’est aussi un long-métrage en milieu rural, La Ferme des Bertrand, signé Gilles Perret, qui repart avec le César du meilleur documentaire, après un beau succès en salles (près de 250 000 entrées). Lors de la même cérémonie, Louise Courvoisier arrache la récompense du meilleur premier film avec Vingt Dieux, chronique d’une chaotique fabrication de comté dans le Jura qui a tutoyé le million de spectateurs. César du meilleur premier film, c’est d’ailleurs aussi le prix remporté par Hubert Charuel en 2018 pour Petit paysan, thriller psychologique à la ferme aux 550 000 entrées.
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Rien que ce mois-ci, plusieurs cinéastes plantent leur caméra chez des agriculteurs. Dans La Guerre des prix, Anthony Déchaux décortique les conséquences des négociations des prix du yaourt entreprises par Audrey (Ana Girardot) sur son frère éleveur de vaches laitières (Julien Frison). Quant à Edouard Bergeon, il s’intéresse dans le documentaire Rural à Jérôme Bayle, figure haut-garonnaise de la contestation paysanne. Un retour aux sources après Au nom de la terre, fiction autobiographique dans laquelle il racontait l’histoire de son père, agriculteur épuisé par les dettes et le travail, vu en 2019 par près de 2 millions de Français. Le point commun de toutes ces productions ? Un refus des clichés sur la ruralité qui ont longtemps abreuvé le cinéma, entre misérabilisme et fantasme.

CHAMP LIBRE
Dans Vingt Dieux, la jeunesse rurale festoie, développe des amitiés et découvre la sexualité. Dans La Ferme des Bertrand, Gilles Perret raconte cinq décennies d’évolution du monde paysan par le prisme d’une famille qui vit bien de son travail.« Clairement, mon objectif est de revaloriser, de redonner de la dignité à des gens qu’on a souvent mal représentés », nous confie le réalisateur. En essayant d’être « le plus juste possible », il revendique aussi de « faire des films positifs sur le sujet agricole ». « Quand on parle d’agriculture ou qu’on écoute les journalistes en parler, c’est souvent sombre : Monsanto, la pollution et le suicide. Il ne s’agit pas de sous-estimer certaines problématiques mais on peut aussi raconter de belles histoires. »
Si Au nom de la terre était un drame, Edouard Bergeon nous précise avoir voulu, avec son portrait de Jérôme Bayle, prendre un contrepied. « C’est un paysan heureux, qui chante, et il y a une belle histoire de transmission. Pas une énième représentation d’un mec taiseux. » Notons aussi la sortie de Pédale rurale d’Antoine Vasquez, qui vient combler un manque de représentation des communautés LGBTQI+ vivant à la campagne, à travers le portrait tendre, complice et combatif de Benoît, qui est revenu en Dordogne, là où il a grandi, après avoir compris qu’une vie en ville ne lui correspondait pas.

Cette justesse est indissociable de l’histoire personnelle des réalisateurs et réalisatrices qui battent la campagne. Hubert Charuel et Edouard Bergeon sont fils d’agriculteurs, Louise Courvoisier et Gilles Perret ont chacun grandi dans les territoires qu’ils filment – le second est le voisin des Bertrand dans un petit village de Haute-Savoie. « J’ai aussi passé ma jeunesse dans les bals et les comices agricoles, nous racontait Louise Courvoisier au moment de la présentation de Vingt Dieux au Festival de Cannes. J’ai écrit pour les gens de ma région, de mon village, à partir d’eux, en essayant d’être à la bonne hauteur. »
Pour Edouard Bergeon, venir du monde agricole est une « carte magique ». « Je peux rentrer dans les fermes. Sans cela, je n’aurais jamais fait Rural, Jérôme Bayle ne m’aurait pas ouvert la porte. » Pour un documentaire tourné souvent seul, avec très peu de moyens, savoir exactement où se placer pour capter le travail de l’agriculteur sans le gêner n’a pu qu’être utile.

FRACTURE TERRITORIALE
En parfait citadin, Anthony Déchaux a dû apprendre. « Dès le début de l’écriture de La guerre des prix, je me suis donné une grande exigence de réalisme pour ne pas tomber dans la caricature », explique celui qui a « regardé tous les docus » sur le sujet, a visité des fermes et interrogé les principaux intéressés pendant de longs mois, se documentant autant sur les arcanes des négociations de la grande distribution que sur le quotidien d’un éleveur laitier. « On a fait aussi un gros travail avec les acteurs, qui ont passé du temps à se former dans la ferme dans laquelle on a tourné. » Le couple de trentenaire qui a mis à disposition son exploitation pour le tournage a enseigné le geste exact pour nourrir les vaches ou ébouser, et donné de précieux conseils. « Dans une scène, on aperçoit du lait qui coule dans une bouche d’égout, se souvient Anthony Déchaux. Au départ, c’était dans un fossé. Mais ils m’ont fait remarquer que cela ne se passait pas du tout comme ça. »

Le travail paie. À la fin des avant-premières de La Guerre des prix, Anthony Déchaux est interpellé par des spectateurs. On lui demande s’il a, lui aussi, grandi au milieu des champs. « Les publics sont variés mais on a très souvent au moins une personne agricultrice qui prend la parole ». Un jour, une femme s’effondre en larmes et le prend dans ses bras : « Elle avait vu exactement ce que son père avait vécu toute sa vie. » Edouard Bergeon reconnaît toujours ces ruraux, « des gens dont on sent qu’ils ne viennent pas souvent au cinéma », qui se pressent dans les salles pour voir ses longs-métrages. « On ne choisit pas pour qui on va faire un film et j’ai autant envie de toucher les centres-villes que les campagnes », précise le réalisateur.
Le cinéma reste une industrie urbaine et bourgeoise : alors que l’Île-de-France concentre 70 % des jours de tournage, selon la Région elle-même, une étude menée en 2023 par Audiens montre également que « la majorité des entreprises » du secteur cinématographique et 85 % de ses intermittents sont implantés à Paris ou pas très loin. En outre, selon une estimation réalisée par Rob Grams (rédacteur en chef adjoint de Frustration Magazine) dans son essai Bourgeois Gaze (éditions Les Liens qui libèrent), 70% des cinéastes français viendraient des classes sociales les plus favorisées. Les cinéastes qui creusent leur sillon hors des villes demeurent les exceptions qui confirment la règle.
