
Ces dernières années, l’infatigable Werner Herzog a surtout documenté les exploits d’aventuriers à travers la planète. Avec ce scénario inspiré par l’histoire des « sœurs Chaplin », deux sœurs jumelles qui ont défrayé la chronique dans les années 1980, il revient à la fiction la plus pure, c’est-à-dire débridée, bringuebalante, folklorique. Herzog est l’incarnation même du cinéaste punk, qui détonne dans la sélection très (trop ?) guindée de la Mostra.
Et pour cause : on se demande souvent ce qu’on est en train de regarder devant Bucking Fastard, dont le titre annonce déjà que ça ne tourne pas rond. On ne sait pas non plus à quelle époque on se trouve, Herzog s’en fiche royalement et se plaît à multiplier les anachronismes, sans doute pour moquer les films historiques un peu trop sûrs d’eux-mêmes. On sait seulement que les sœurs Holbrooke, deux Irlandaises campées par les sœurs Kate et Rooney Mara, ne savent pas respirer l’une sans l’autre. Elles n’attendent qu’une chose de la vie : aimer et être aimées.
Un désir qui paraît simple, à ceci près que le monde est rempli de bucking fastards. Y compris nous, les spectateurs, qui risquons de nous agacer face à tant de mièvrerie. C’est dire que les Holbrooke passent pour immatures, voire franchement simplettes, lorsqu’elles se battent pour tenir l’aspirateur à quatre mains.
D’autres en auraient fait des bêtes de foire, des curiosités scientifiques, mais pas Herzog : lui, au contraire, s’identifie à leurs obsessions. Lui dont les films défendent depuis toujours les rêveurs contre les réalistes, les « fous » contre les rationalistes. C’est ce qui travaille le magnifique dernier tiers de Bucking Fastard, qui voit les deux sœurs creuser un tunnel vers un monde meilleur : dans la conjoncture actuelle, quoi de plus logique et de plus bouleversant à la fois ?
À leurs côtés, le cinéaste creuse lui aussi. Il creuse une brèche pour y loger nos rêves les plus fous, ainsi que le faisait un certain David Lynch… à qui le film est dédié.
