
Dès ses premières minutes, tonitruantes et grotesques, Digger donne le ton. Dans une chambre surchargée, comme une version rococo de la chambre de 2001, l’Odyssée de l’espace, Digger Rockwell se réveille. Ça grogne, ça éructe, et derrière le maquillage, Tom Cruise s’éclate à jouer les monstres.
Chapeau de cowboy et santiags en croco, le cheveu hirsute, ce magnat du pétrole trône au sommet du capitalisme. Un personnage franchement dégueu, qui hurle et méprise tout le monde et n’a d’yeux que pour son pauvre chat maintenu en vie malgré lui (une marionnette qui pousse des miaulements affreux).
Clairement, Alejandro González Iñárritu, le réalisateur de The Revenant et de Birdman, a décidé de ne pas faire dans la subtilité. Digger est une œuvre grimaçante qui déteste son personnage et tous les gens qui lui tournent autour. Tandis qu’une catastrophe naturelle s’annonce et que Rockwell, responsable, ridiculise la parole scientifique (Riz Ahmed, formidable en scientifique écœuré), le film tire à boulets rouges sur l’État-major américain (John Goodman dans un grand numéro) dans d’horribles scènes de comédie.
La tragédie du monde, vue à travers les yeux d’imbéciles tout-puissants, le message est clair. La mise en scène grimace, Tom Cruise s’éclate dans un grand numéro abject (Le Docteur Folamour de Kubrick n’est jamais loin). Tout semble parti pour une grosse satire qui tâche. Sauf que… On aurait dû voir le coup venir.
Grand angle déformant, mise en scène appuyée, surcadrage, musique dissonante et jeu d’acteur over the top, Digger est avant tout un film baroque, un vrai. C’est-à-dire une œuvre retorse, jouant sur les reflets, l’excès, l’artifice pour mieux nous retourner la tête.
Sans trop en dévoiler ici, pour préserver l’expérience étonnante conçue par Iñárritu, Digger pousse la satire jusqu’au vertige. Alors qu’on riait des excès, soudain le film nous interroge : est-ce bien raisonnable de rire de ces gens ? Est-ce que tout ça, c’est vraiment « n’importe quoi » ?
Un effet boomerang perturbant qui ne cesse de s’amplifier et de gagner en profondeur. Jusqu’au dernier plan du générique de fin, terrible. Une comédie qui finit par nous serrer la gorge, un film corrosif qui acte notre impuissance, un tour de force artistique qui se demande si l’art sert encore à quelque chose… Digger n’est pas à une contradiction près. Mais c’est justement ce qui le rend passionnant. Pour peu qu’on accepte de se laisser dérouter, du cinéma « too much » qui donne envie d’en discuter sur le trottoir.