
« La première chose que j’ai faite en atterrissant à Paris, ça a été de tresser des mini paniers en osier dans ma chambre d’hôtel pendant quatre heures, en écoutant un podcast. C’était incroyable. » Assise confortablement dans le canapé d’une suite de palace parisien, Amanda Seyfried détaille son amour pour les loisirs créatifs, un large sourire aux lèvres et un projet de crochet sur les genoux.
Révélée au cinéma à 17 ans dans l’indémodable Lolita malgré moi (2005) avant de multiplier les rôles emblématiques (les Mamma mia! en 2008 et 2018 ; Jennifer’s Body en 2009 ; Les Misérables en 2013 ; Mank en 2020, qui lui vaut une nomination à l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle), l’Américaine cultive un mode de vie simple et discret, vivant avec sa famille dans une ferme située dans le nord de l’État de New York.
Mais, la veille de notre rencontre, son arrivée à l’avant-première parisienne du Testament d’Ann Lee a suscité les passions d’une horde de fans fidèles venus lui apporter des cadeaux en tout genre : accessoires tricotés, lettres manuscrites, porte-clés… « Faire partie d’un film qui a ce statut culte et que les gens aiment autant, c’est tellement génial », s’enthousiasme-t-elle quand on la questionne sur la postérité de Lolita malgré moi, vingt-deux ans après sa sortie. « Des mères et leurs filles viennent souvent me voir pour me dire que c’est le film qu’elles aiment regarder ensemble. J’adore faire partie de cet héritage. C’est pour ça que je milite autant pour que ce film ait une suite… comme pour Mamma mia!, d’ailleurs. » Si les rôles de Karen Smith ou de Sophie Sheridan lui collent à la peau, cette native de Pennsylvanie, qui s’est lancée dans le mannequinat à 11 ans avant de décrocher son premier rôle dans un soap opera à 15 ans, n’a jamais hésité à accepter des propositions plus sombres.

Ce qui lui a permis de se détacher de l’image de la « jeune blonde ingénue » que Hollywood aurait pu essayer de lui attribuer, et de prouver rapidement sa très large palette de jeu. En 2009, elle joue une travailleuse du sexe chargée d’enquêter sur un mari adultère dans Chloe d’Atom Egoyan. Elle campe ensuite la star du porno Linda Lovelace dans Lovelace de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (2014). Et alterne, en parallèle, romances (Cher John, 2010), films d’action (Time Out, 2011) et comédies absurdes (Albert à l’ouest, 2014). Des choix diversifiés qui témoignent de son envie de relever de nouveaux défis et d’aller vers ce qui lui fait peur.
« Aujourd’hui, à 40 ans, beaucoup de choses m’effraient encore. Ça veut dire que j’ai encore du travail à faire et c’est passionnant. Chaque fois que j’arrive à dépasser cette peur, je gagne en compétence, en confiance et je me sens davantage en accord avec moi-même. » Une peur résiste pourtant encore à cette grande anxieuse, sujette au trac, qui rêvait dans son enfance d’une carrière musicale : monter sur les planches à Broadway. « Ça m’effraie à tel point que ça me dissuade d’essayer. Mais, certains jours, je me dis que c’est peut-être justement le signe qu’il faut tenter cette expérience. »
Dans la lumière
Un challenge, le tournage du Testament d’Ann Lee en était indéniablement un. Pour donner corps à la leadeuse méconnue des shakers (une branche des quakers), Amanda Seyfried a suivi une préparation intense. D’abord pour apprendre les chorégraphies des dévots, entrant dans des transes dansantes lors de sermons. Puis pour trouver le ton juste pour chanter et s’exprimer avec un accent de Manchester prononcé. « Ça, c’est ce qui a été le plus difficile ! Mais savez-vous ce qui a été le plus simple sur ce tournage ? » s’exclame la créative en lâchant son crochet. « Les scènes d’accouchement très graphiques. » Ces séquences, nombreuses, surprennent par leur mise en scène frontale et crue.

Selon les propos de l’actrice dans le podcast On Film… With Kevin McCarthy, elles auraient conduit des dizaines de spectateurs à quitter la salle lors de la projection du film à la Mostra de Venise, où il était en sélection officielle en septembre dernier. « J’ai la sensation que, Mona [Fastvold, la réalisatrice, ndlr] et moi, on s’est fait porte-parole des femmes du monde entier pour montrer à quoi ressemble vraiment un accouchement. » Elle-même mère de deux enfants, elle avoue avoir été désemparée face au manque de représentation réaliste de cet événement à l’écran. « Heureusement, ma doula m’avait trouvé des vidéos ! Mais, pour tourner ces scènes, je me suis simplement inspirée de ma propre expérience. »
Honorer fidèlement la complexité de l’expérience humaine lui sert de boussole, et l’histoire de cette religieuse luttant pour développer son idée de l’utopie trouve, selon Amanda Seyfried, un écho troublant dans nos sociétés contemporaines. « L’humanité n’a pas tellement changé, mais nos droits et notre sécurité restent si fragiles. Nos idéaux d’égalité, le mariage pour tous, la vulnérabilité, l’acceptation de soi et des autres… Tout ça est en train d’être démantelé à une vitesse folle », précise-t-elle d’un ton sérieux. « On peut retrouver tout ça. Mais la vraie question, c’est : combien allons-nous perdre et combien de temps faudra-t-il pour y revenir ? » Loin de policer ses propos, cette actrice passionnée ne cache pas ses convictions.

Critique envers Hollywood qu’elle décrit comme un « milieu très compliqué » malgré des évolutions bienvenues, elle défend le droit à l’avortement en 2022 lorsque la Cour suprême américaine abroge l’arrêt Roe vs Wade, dénonce les propos « haineux » du militant d’extrême droite Charlie Kirk, abattu lors d’un meeting politique en 2025, et soutient des ONG comme INARA, venant en aide aux enfants blessés dans des zones de conflit. Des préoccupations qui imprègnent le choix de ses rôles, sans pour autant l’empêcher de célébrer la légèreté. « Au cinéma, on peut jouer la torture, la souffrance, les hauts et les bas émotionnels de l’humanité… Mais la vie est aussi drôle et absurde », conclut-elle à propos d’un de ses prochains projets, Skinny Dip, une série adaptée du roman du même nom de Carl Hiaasen, fable noire et absurde racontant la vengeance d’une femme que son mari a tenté d’assassiner. « Dès que je sens qu’il y a un potentiel comique dans un projet, je le saisis. Et Skinny Dip, c’est de la pure comédie, très ridicule. Ça, c’est vraiment mon truc. »
Le Testament d’Ann Lee de Mona Fastvold, Walt Disney (2 h 17), sortie le 11 mars
Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS