« J’ai rencontré Abbas Kiarostami au début des années 1990, grâce à Mamad Haghighat, une de mes connaissances, qui était à l’époque caissier au cinéma Le Quartier Latin, devenu depuis La Filmothèque. Alors que je n’avais jamais vu un film de Kiarostami, il m’a montré Close-Up. Je l’ai trouvé incroyable. La découverte de ce cinéaste a été pour moi un vrai choc. Mamad me l’a ensuite présenté. On a commencé à beaucoup discuter, Abbas était attentif à mes réactions. Je lui ai dit: “J’aimerais bien produire un de vos films.” Mais il m’a répondu: “Non, non, pour l’instant je n’en ai pas besoin.” Il se produisait lui-même – en plus de produire de jeunes cinéastes iraniens –, et il tenait à avoir une grande liberté.
J’ai revu Abbas à chaque fois qu’il revenait à Paris, tous les six mois environ, et il me racontait toujours des histoires, des contes. Mais il ne voulait toujours pas que je le produise! Juste après sa Palme d’or pour Le Goût de la cerise, en 1997, il pensait qu’il ne pourrait pas retourner en Iran: au Festival de Cannes, Catherine Deneuve lui avait fait la bise en lui remettant le prix, ça avait déchaîné l’ire de la presse iranienne.
À l’aéroport de Téhéran, plusieurs milliers de personnes sont venues le conspuer. C’est là qu’il m’a dit: “OK pour que tu produises un de mes films.” Ça a été Le vent nous emportera, en 1999, qu’il a coproduit – j’ai toujours tenu à ce qu’il soit coproducteur de ses films. Trois ans plus tard, il a tourné le premier film en vidéo numérique, Ten, qui est pour moi révolutionnaire: son contenu a été rendu possible par la technique. C’est grâce à une petite caméra qu’on avait achetée à la Fnac qu’il a pu faire ce long métrage sur les rencontres d’une femme iranienne, entièrement tourné dans l’habitacle d’une voiture. Il avait aussi l’idée d’une très belle histoire sur un père et son fils aveugle qui se disputent en voiture. Le père s’arrête, le fils descend et part sur les routes avec une petite caméra. Le film devait suivre ce jeune garçon aveugle filmant l’Iran et ses rencontres. C’était un sujet incroyable.
On a abandonné le projet une première fois, puis on en a reparlé après la sortie de Like Someone in Love en 2012. Entre-temps, Hamed Behdad, l’acteur extraordinaire qui devait jouer l’aveugle, était devenu une star en Iran, et Abbas n’a finalement pas voulu tourner ce film. Pour éviter d’avoir à soumettre ses scénarios à la commission de censure, il prétendait tourner des documentaires. En jouant dedans, Hamed Behdad aurait été accusé de contourner la loi, il aurait couru de grands risques d’être interdit de tournage et ça aurait brisé sa carrière; si Abbas avait soumis le scénario au bureau de censure, il aurait certainement obtenu l’autorisation, mais on l’aurait accusé de concessions à l’égard du régime. La démarche d’Abbas face à la dictature était d’une extrême finesse, celle d’un philosophe, d’un poète, d’un vrai intellectuel. D’où, sans doute, les milliers de personnes présentes à son enterrement.»