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« West Side Story » : le jeu des 7 différences entre les deux adaptations de l’œuvre culte de Broadway

  • Sarah Jeanjeau
  • 2021-12-07

Dès le premier trailer de la nouvelle adaptation du classique de Broadway par Steven Spielberg, certains ont craint que cette comédie musicale ne soit qu’une pâle copie de la version signée Robert Wise et Jerome Robbins. On s'est lancés dans un jeu des sept différences pour voir si cet a priori était justifié. En comparant sur différents points le film de 1961 et celui de 2021, on sent bien que le dernier Spielberg n’a rien d’un remake, mais tout d'une fascinante expérimentation inspirée du livret originel.

Un film bilingue

C’est l’un des grands reproches faits à la version de Robert Wise et Jerome Robbins. Malgré son statut culte, le film a essuyé de nombreuses critiques – légitimes – vis-à-vis du manque de diversité dans son casting. Une carence heureusement corrigée dans la version de Spielberg, qui réussit à nous faire oublier le maquillage outrancier de Georges Chakiris (Bernardo) et le faux accent espagnol de Natalie Wood (Maria), en réunissant un casting 100% hispanophone du côté des Sharks – Maria est interprétée par Rachel Zegler, jeune première américaine d’origine colombienne.

Mieux encore, West Side Story est un film entièrement bilingue, la barrière de la langue étant régulièrement utilisée pour dire le souci d’intégration rencontré par la communauté portoricaine. Si Bernardo et ses Sharks sont fiers d’être portoricains et aiment le faire savoir, les Jets, eux aussi, aiment à rappeler qu’ils ne seront jamais considérés comme Américains tant qu’ils ne maîtrisent pas la langue.

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Un décor au service de l’action

Impossible d’oublier les décors de la version de Robert Wise et Jerome Robbins, où les immeubles typiques de l’Upper West Side sont prétextes à de somptueux numéros musicaux – on pense à la scène, sublime, où Tony (Richard Beymer) et Maria se déclarent pour la première fois sur Tonight, faisant de l’escalier menant au balcon de l’appartement modeste de la jeune femme le fief de leur amour naissant. Cependant, aussi travaillés soient-ils, ces décors se caractérisaient par une surprenante immobilité, la caméra de Wise et Robbins préférant faire la part belle à l’interprétation des acteurs.

Chez Spielberg, le quartier, terrain de jeu privilégié des comédiens, se met au service de la narration. À travers les différents numéros chantés du film, le décor accompagne littéralement les acteurs, et devient un reflet de la condition sociale des personnages. En témoigne l’époustouflant plan-séquence d’ouverture, qui démarre au cœur des ruines de l’Upper West Side jusqu’au décor désolé de la décharge où Riff et Graziella ont installé leur mobil-home. Troublant, quand on sait que le quartier où se déroule les événements du premier film a été rasé peu après la fin du tournage, faisant du West Side de Spielberg une étrange et inquiétante réminiscence du passé.

Adieu le technicolor

Si dans La La Land (2017), Damien Chazelle cédait volontiers à ses pulsions coloristes pour rendre hommage, entre autres, aux comédies musicales de Jacques Demy, Spielberg, en revanche, n’hésite pas à parer sa comédie musicale de séquences aux tons très froids, totalement absentes dans le West Side Story de 1961. Tout en contrastes, le film oscille entre des scènes très colorées, qui célèbrent la vigueur et la richesse culturelle de la communauté portoricaine, et d’autres presque glaciales, qui font écho à la déliquescence de l’Amérique post-Trump, toujours en prise avec les luttes sociales des années 1960 évoquées dans la première adaptation.

Un propos politique actualisé

Tout est dit en une seule scène dans la version de 1961 : si les Jets sont contraints à devenir des voyous, c’est parce que la société les a laissés tomber. Le film prend alors le pouls d’une Amérique en pleine récession, où l’immigration et le racisme qui en découlent sont un véritable problème politique. Soixante après, Spielberg se fait le porte-parole d’une Amérique qui, malgré sa puissance économique, reste paralysée par les mêmes problématiques. Spielberg montre une jeunesse livrée à-elle-même, contrainte de se réfugier dans la violence et la haine pour espérer s’en sortir, et dont le seul repère est ce quartier voué à disparaître. En 2021, Jets et Sharks troquent leurs looks sixties et leurs costumes immaculés pour une apparence beaucoup plus brute – tous ont de vraies gueules, noircies par la crasse, et parfois le sang.

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What’s up, Doc ?

Chez Wise et Robbins, Tony travaille pour Doc, propriétaire d’une confiserie où se réunissent régulièrement les Jets. Il est incarné par l’acteur Ned Glass (aperçu entre autres dans Charade de Stanley Donen), décédé en 1984. Chez Spielberg, le rôle revient à Rita Moreno (l’inoubliable interprète d’Anita, la compagne de Bernardo, dans la première adaptation), et devient ainsi Valentina. D’origine portoricaine, Valentina a toujours été acceptée par les Jets, car selon ses propres mots, elle a tout d’une « gringa », c’est-à-dire une femme blanche née aux États-Unis.

Seule figure parentale dans un film où les adultes responsables sont aux abonnés absents, c’est elle qui prend Tony (Ansel Elgort) sous son aile lorsqu’il cherche à se réinsérer dans la société après un séjour en prison. Un rôle touchant et plein d’espoir, qui permet à la remarquable actrice de renouer pour un temps avec l’héritage d’une œuvre culte, qui lui a valu de remporter l’Oscar de la Meilleure actrice dans un second rôle en 1962.

Le coup de foudre de Maria et Tony

C’est lors d’une scène sublime, comme directement sortie d’un rêve, que Tony et Maria tombent amoureux pour la première fois. Au cœur d’un bal organisé dans un gymnase, où chaque clan se défie du regard et tient à ne pas se mélanger, les deux amants sont en proie à un véritable coup de foudre. Leur amour se déclare dans une scène onirique, où scintillent des points de lumières semblables à des lucioles colorées, et où la foule hostile qui les entoure s’estompe pour laisser place à des silhouettes évanescentes.

Chez Spielberg, cet instant coupé du monde qui figure le sentiment amoureux se déclare au sein d’un même gymnase, cette fois-ci théâtre d’une arène qui retranscrit à merveille la rivalité qui oppose les deux camps. La danse et le baiser qu’ils partagent – élément déclencheur du combat entre les Sharks et les Jets – se fera à la vue de tous chez Wise et Robbins, tandis que chez Spielberg, c’est à l’abri des regards, dans l’intimité feutrée de la présence bienvenue d’un rideau de velours, que l’objet du conflit à venir se produit.

La rivalité entre Riff et Tony

En 1961, c’est un fait, Tony et Riff seront amis du berceau à la tombe. Aujourd’hui, la relation entre les deux leaders des Jets s’avère plus complexe, chacun partageant une vision du monde bien différente. Spielberg instille progressivement une rivalité entre les deux hommes, absente dans la première adaptation. On comprend rapidement qu’ils ont été épris de la même femme, Graziella (la petite amie de Riff), et qu’ils ne partagent pas le même avis quant à la tenue du combat prévu contre les Sharks.

Spielberg scelle cette rivalité dans une scène sous tension, où il réinvestit les paroles de la chanson Cool – qui survient, chez Wise et Robbins, comme un moyen de motiver les troupes après la mort de Riff – comme prétexte à l’illustration d’un profond désaccord entre les deux hommes. Qu’ils soient ennemis ou non, l’issue des deux films n’en sera pas moins différente : lorsque Riff succombe de ses blessures lors du combat contre les Sharks, Tony, pris d’une pulsion de rage incontrôlable, n’hésitera pas à venger sa mort.

West Side Story de Steven Spielberg, 2h37, Walt Disney, sortie le 8 décembre.

Images (c) Walt Disney Germany

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