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Vincent Paul-Boncour, distributeur : « Il faut montrer et remontrer des Hitchcock, des Buñuel, des Pasolini, pour les nouvelles générations de cinéphiles »

  • Timé Zoppé
  • 2022-04-04

À travers sa société de distribution Carlotta Films, cofondée en 1998 avec Jean-Pierre Gardelli, Vincent Paul-Boncour transmet le cinéma de patrimoine mondial en France. Evidemment passionné d’histoire du cinéma, il a à cœur de la transmettre sans cesse aux nouvelles générations (Carlotta ressort d’ailleurs en salles trois films de Béla Tarr restaurés le 6 avril), mais aussi de découvrir des pépites venues des quatre coins du monde. Rencontre.

Quel a été le déclic qui vous a donné envie de devenir distributeur ?

Ce sont des métiers de passionnés du cinéma, parce que ce sont des métiers de l’ombre, moins connus du grand public, auxquels on ne peut pas rêver quand on a 10-11 ans parce qu’on ne les connait pas. Mes premières portes d’entrée vers un autre cinéma, ça a été, au début des années 1980, les rééditions de Metropolis de Fritz Lang, qui avaient fait un peu scandale par ce que le film avait été colorisé et remonté avec de la musique moderne, comme du David Bowie. Il y avait aussi les Hitchcock en couleur, comme Vertigo, L’Homme qui en savait trop, La Corde, Mais qui a tué Harry ?

C’était le Graal de la cinéphilie depuis 25 ou 30 ans par ce qu’on ne les voyait jamais, les droits avaient été bloqués par Hitchcock lui-même avant qu’Universal ne les rachète et diffuse les films dans le monde entier. Hitchcock, ça a été un déclic total. A partir de là, je me suis construit ma propre cinéphilie en regardant des films. Il n’y a rien de mieux, me semble-t-il, quel que soit le métier qu’on veut faire dans le cinéma, que de voir des films pour apprendre comment se construit la narration. Quand on est jeune, ça se fait surtout au niveau de l’émotion, on ne décrypte pas forcément. À l’adolescence, on ne connaît qu’acteur ou réalisateur comme métier ; alors je me suis dit que j’allais être réalisateur. Et au fur et à mesure on découvre qu’il y a d’autres métiers : technicien, monteur, chef-opérateur. Et puis les métiers encore plus de l’ombre que sont la distribution et l’édition.

Vous êtes devenu distributeur très tôt, n’est-ce pas ?

En 1998, j’avais 23 ans. Avant, j’ai travaillé au Mac Mahon, place de l’étoile, une salle où a été tourné A bout de souffle de Jean-Luc Godard, et où Bertrand Tavernier et bien d’autres ont créé des groupes de cinéphiles comme la bande des mac-mahoniens. J’ai travaillé pendant un an et demi auprès d’Axel Drucker, le propriétaire de la salle, en cours accélérés pour comprendre concrètement à la distribution. On a relancé la distribution de classiques, notamment de comédies musicales, qui étaient la spécialité du Mac Mahon. J’ai pu apprendre le métier d’exploitant, de programmateur de salles, de festivals, d’événements. Toucher un peu à tout, pour dans la foulée créer ma propre boite avec Jean-Pierre Gardelli. On a créé Carlotta de manière très naturelle, avec l’idée de faire un travail spécifique sur le cinéma de patrimoine. Ressortir les grands classiques plus ou moins connus de l’histoire du cinéma. Ne pas faire que ça, mais se concentrer là-dessus.

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Quand on fait ce métier et distributeur, particulièrement de films de patrimoine, comment l’engagement se traduit-il ?

On ne se pose pas ce genre de questions. Être distributeur, éditeur, d’autant plus sur des films de patrimoine, c’est un engagement, la mission - ce sont des grands mots - de transmettre l’histoire du cinéma. C’est ce qui m’a toujours plu dans mon métier, être un passeur. Prend un film de n’importe quelle époque et le faire découvrir. Bien sûr avec l’aide des programmateurs, des journalistes, et de toute la chaîne.

Nous-mêmes, distributeurs, on découvre des films dont on ne soupçonnait même pas l’existence, qui arrivent des quatre coins du monde. Le cinéma est tellement large, avec 120 ans d’histoire, que c’est une découverte constante. On fait découvrir à la fois des films qui sortent « de nulle part », que les gens ne connaissent pas - et nous les premiers -, et on continue de faire exister des grands classiques. C’est important de les montrer constamment parce que sinon ils disparaissent de la mémoire collective. Il faut montrer et remontrer des Hitchcock, des Buñuel, des Pasolini, des Ford pour les nouvelles générations de cinéphiles.

Comment faites-vous pour renouveler l’engouement autour de ces grands noms ?

On ressort le film en salle, on les sorts en blu-ray et en VOD. On rend le film accessibles tous les dix ans environ, sinon on perd une génération. Ça contribue au renouvellement des spectateurs mais aussi à celui de la cinéphilie. Il y a des gens qui ont entendu parler de Pasolini il y a dix ans mais qui n’ont pas forcément vu les films, ou pas tous. C’est un travail pour récréer un événement, une dynamique pour redonner une actualité au film.

Dix ans, ça peut paraitre petit comme laps de temps pour ressortir un film, mais en réalité il y a une nouvelle génération qui est arrivée donc c’est important de le faire. Et pour ça il faut s’associer à de nouvelles restaurations. L’arrivée du numérique, ça a créé un boom de restauration des films dans un support digital en HD, en 2K puis en 4K. Avoir un nouvel élément qui permet de montrer le film dans des conditions jamais vues, aussi bien termes de qualité d’image et de son, donne une vraie plus-value. C’est le même film, mais pas le même film. Parfois, ce sont des nouvelles version « director’s cut ». Ou une date anniversaire. Comme pour Pasolini cette année, c’est le double anniversaire de sa naissance et de sa mort.

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Contre quoi avez-vous le sentiment de devoir lutter ?

On est dans une société, surtout dans le milieu du cinéma, où on nous oppose les uns les autres, alors que j’ai le sentiment qu’au contraire il y a plutôt une synergie à trouver entre toutes les manières de voir des films aujourd’hui. On est dans une époque où l’image est puissante et primordiale, parce qu’on n’a jamais eu autant de possibilité de voir des films. Le cinéma est imprégné de partout : il n’y a pas une campagne de parfum qui ne va pas reprendre une image d’Alain Delon ou d’Audrey Hepburn. Le challenge, c’est que le cinéma est disponible partout, mais il faut continuer d’amener les gens au cinéma. Pas seulement en salles, mais les amener à découvrir de la diversité, leur susciter l’envie et le désir. Plus on va imprégner la cinéphilie sur tous les médias, avec un vrai rapport éditorialisé entre eux – car le spectateur à besoin d’être guidé aujourd’hui -, plus on va déclencher de la cinéphilie, de l’envie, du désir et de l’amour du cinéma.

Quel a été le plus beau pari de votre carrière ?

Un distributeur prend des risques constamment, c’est nécessaire dans le métier. Si un film ne marche pas, un distributeur peut perdre tous ses investissements d’un coup. Ce n’est pas comme les salles, qui prennent des risques aussi, mais qui peuvent remplacer un film au bout d’une semaine. Un risque qu’on a pu prendre à un moment, en faisant quelque chose de différent de d’habitude, c’est qu’on s’est intéressé au cinéma indien, à Bollywood. Il y 15 ans, c’était un cinéma qui était pas du tout montré en France, c’était un vrai pari. Faire découvrir ce pan du cinéma contemporain et des classiques de films populaires, et pas les films estampillés « d’auteur » - que j’adore -, mais vraiment les gros succès du cinéma indien. On a fait venir les plus grandes stars indiennes comme Shahrukh Khan, avec une projection au Grand Rex et une « Bollywood week » sur une semaine. On l’a fait par ce qu’on adore les films, et qu’on pensait qu’il y avait un public pour partager notre passion sur ce cinéma-là, à la fois cinéphile et populaire. C’était quelque chose complétement hors des sentiers battus, qu’on a réussi à faire exister sur quelques années.

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Est-ce que votre métier vous a permis à faire des rencontres avec des réalisateurs, ou des acteurs que vous admiriez ?

Oui. Comme je le dis régulièrement, le travail sur le patrimoine est vivant, y compris sur des films anciens. Evidemment, quand on sort des années 1930, 40, 50, les réalisateurs, les acteurs, les talents ne sont plus de ce monde. Mais on a eu des rencontres assez extraordinaires. Je me rappellerais toujours la relation d’amitié et de respect qui s’est créée avec Michael Cimino, qu’on a fait venir en France pour une des ressorties de La Porte du Paradis, puis on a sorti une nouvelle édition en DVD blu-ray assez hors normes, avec un coffret plein d’archives.

J’étais avec lui à Los Angeles pour scanner ce qu’il appelait sa « bible » : son scénario de tournage annoté qu’il avait confié à un autre ami réalisateur, David Weisman. On a passé la journée avec Michael Cimino assis sur une chaise, à scanner et à discuter. On avait acquis sa confiance pour qu’il accepte de reproduire ce document très rare et de le mettre dans le coffret. C’était un moment étonnant, rare et privilégié. On a eu pas mal de belles rencontres. Je pense aussi à Jerry Schatzberg, grand cinéaste et photographe américain. On avait ressorti ses films comme Panique à Needle Park, Portrait d’une enfant déchue qui avait fait l’ouverture de Cannes Classics il y a dix ans, où il était venu avec Faye Dunaway.

Quelles sont les trois valeurs qui vous guident au quotidien dans votre travail ?

La passion, la transmission et la curiosité ; celle qu’on a en nous-même et qu’on veut développer auprès des autres. Ces trois points me paraissent essentiels dans ce qu’on fait, ce qu’on veut faire et ce qu’on aime faire.

Cycle en trois films, Béla Tarr. Le Maître du temps, (Carlotta), en salles le 6 avril

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