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Sylvain Prudhomme : « Je crois que Perec nous dit que le sens de la vie repose dans la poursuite de nos lubies »

  • Joséphine Dumoulin
  • 2022-05-16

L’écrivain Sylvain Prudhomme, lauréat du prix Femina 2019 avec « Par les routes », nous fait (re)découvrir « La Vie mode d’emploi » de Georges Perec (1978) lors d’une soirée au mk2 Institut. Retour sur ce tentaculaire livre-monde, considéré par beaucoup comme le roman le plus abouti de son auteur.

Quand et comment avez-vous découvert La Vie mode d’emploi ?

Je l’ai lu pour la première fois il y a une vingtaine d’années. J’avais été fasciné par l’ampleur, les ramifications qui s’emboitent parfaitement pour construire une grande histoire. Cette surabondance, cette démonstration spectaculaire des pouvoirs de l’imagination mettaient la barre très haut concernant ce que pouvait être la suscitation d’un monde par l’écriture. Je faisais des études de lettres à l’époque et, forcément, je pouvais, comme d’autres, me sentir un peu écrasé par les chefs-d’œuvre. Mais, en découvrant des auteurs comme Georges Perec et Claude Simon, j’ai aussi compris qu’on pouvait faire quelque chose de plus petit, de plus fragmentaire ; qu’on pouvait s’attaquer à des petits bouts de réel. Avec toutes ces listes, ces objets, ces coupures de journaux, Perec proposait une extension du domaine de la littérature. Finalement, ce livre, La Vie mode d’emploi, est un acte : il autorise quelque chose dans l’écriture qui remet l’inachevé au cœur de tout.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous touche le plus dans ce roman ?

Je n’ai plus de fascination particulière pour le tour de force virtuose et littéraire. Même si certaines contraintes provoquent des situations d’écriture qui peuvent être très belles, je n’ai pas d’attirance pour l’exercice et n’aime pas qu’on applaudisse l’accomplissement d’une prouesse technique. Aujourd’hui, et en le relisant, je suis plutôt touché par la jubilation de l’écriture chez Perec. Il y a une sorte d’humour, une malice à créer sans cesse des trompe-l’œil avec toutes ces histoires enchâssées. C’est aussi un bonheur de lecture : on doit recréer en soi le monde qu’il nous propose, lentement. Puis, je suis très touché par le rapport à la solitude de ses personnages. La plupart n’ont pas d’enfant, presque pas d’amis. Ce sont des marginaux, des obsessionnels qui poursuivent tous leur idée. Voués à leurs tâches, ils sont tous quelque part des figures d’artistes qui essayent de bricoler quelque chose. Pour des écrivains, notamment, ce rapport au livre est bouleversant car ce sont des doubles, des personnalités qui, à corps perdu, ont déserté tous jeux sociaux pour être dans l’obsession de leur quête à eux. Finalement, à travers la description d’un immeuble, de cet univers encombré, presque confiné, où Perec remplit plus qu’il ne sauve par la restitution, se cache une réelle profondeur. Sous une forme très achevée, malicieuse, et avec cet air de s’amuser avec des contraintes, il y a une forme de pudeur et un rapport mélancolique à la vie qui affleure. Tout se passe comme s’il créait des dispositifs, inventait autant de personnages pour dissimuler nos propres égarements et pour, enfin, proposer une morale aux lecteurs : ceux qui se contentent de vouloir posséder la quête des autres, l’acheter, ou ceux qui ne sont gouvernés que par l’intérêt semblent désapprouvés. Au fond, je crois que Perec nous dit que le sens de la vie repose dans la poursuite de nos lubies.

Cette manière d’être au monde est-elle selon vous un mode d’existence désirable ?

En célébrant ces obsessions, Perec propose quelque chose de très réconfortant. Il rejette tout et bat en brèche toutes nos certitudes sur ce que doit être la vie. Il nous dit plutôt qu’il est beau de chercher, d’essayer, de vouer sa vie à quelque chose. Heureux ceux qui bricolent dans leur coin, cherchent et se fourvoient toute la vie à poursuivre quelque chose d’impossible. Cela me touche, tant personnellement que dans mon travail d’écriture. Les personnages dont j’ai envie de raconter l’existence sont souvent comme cela, hors de ce jeu social. La poursuite d’une quête, l’obsession, quelle qu’elle soit, c’est la promesse d’une vie qui a de la beauté.

 

« Un chef-d’œuvre du passé, un écrivain d’aujourd’hui. Sylvain Prudhomme explore La Vie mode d’emploi de Georges Perec », le 19 mai au mk2 Quai de Loire, 20 h.

Propos recueillis par Joséphine Dumoulin.

Portrait par © Francesca Mantovani

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