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Saeed Roustaee : « L’Iran vit un effondrement extraordinaire qui abîme complètement les corps, les âmes »

  • Juliette Reitzer
  • 2022-08-22

Le cinéaste iranien livrait cette année à Cannes l’un des plus grands films de la Compétition, « Leïla et ses frères ». Un drame familial cinglant, d’une modernité folle, dans lequel quatre frères et une sœur luttent contre la pauvreté. Fin juin, par téléphone depuis Téhéran, Saeed Roustaee nous a parlé de sa mise en scène fulgurante et de la crise sévère qui ébranle actuellement l’Iran.

Le propos du film est assez désespéré sur l’état de la société iranienne. Tout semble s’effondrer : l’économie, les valeurs, les liens familiaux.

Cela fait plusieurs années, depuis le deuxième mandat de Mahmoud Ahmadinejad, en 2009 [président de la République isla­mique d’Iran de 2005 à 2013, ndlr], que tous les jours on est confrontés à des catastrophes économiques. C’est notre quotidien. J’aimerais ne pas y penser, mais c’est impossible. Quand le film a été fini, la Pride [un modèle de voiture du constructeur sud-coréen Kia, très populaire en Iran, ndlr] coûtait cent millions de tomans. Aujourd’hui, elle coûte deux cent cinquante millions. Notre cinéma ressemble au Néoréalisme italien. Nous sommes dans la même situation : nous vivons un effondrement extraordinaire qui abîme les corps, les âmes, qui affecte les relations humaines. Comment ne pas y penser ? 
Comment ne pas en faire des films ?

Après La Loi de Téhéran, qui plongeait dans la consommation et le trafic de crack en Iran, vous continuez de vous intéresser aux déclassés. Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

Pour moi, c’est le cinéma et le récit qui sont importants. Mais ce que vous voyez dans mes films, c’est l’environnement d’où je viens et dans lequel je vis. L’idée de Leïla et ses frères est venue d’amis qui disposaient d’une petite somme d’argent pour changer d’appartement. Mais, d’un coup, au moment où ils ont vendu leur appartement, il y a eu l’inflation, et le prix de l’immobilier a été multiplié par trois, voire quatre. Mes amis ont donc été obligés d’acheter un appartement encore plus petit. Je n’aime pas dire que je suis un cinéaste engagé. Néanmoins, j’ai l’impression d’avoir un engagement envers mon peuple.

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Le film vient d’être interdit en Iran par le ministère de la Culture. Comment avez-vous vécu cette annonce ?

Le film est pour l’instant interdit de projection, mais on fait tout ce qu’on peut pour débloquer la situation. Chaque fois que je fais un film, le gouvernement a une réaction hypersensible, peut-être parce que j’ai beaucoup de spectateurs : trois millions de personnes ont vu La Loi de Téhéran au cinéma en Iran, pour lequel on avait mis un an à obtenir l’autorisation de tournage, et beaucoup de temps à avoir l’autorisation de projection. C’est une situation qui me met vraiment sous pression personnellement. Psychologiquement, c’est très compliqué. [Depuis cet entretien, trois réalisateurs ont été arrêtés en Iran, provoquant l’inquiétude de la communauté internationale quant à la situation des cinéastes locaux. Mohammad Rasoulof et Mostafa Aleahmad, arrêtés le 8 juillet, sont accusés d’avoir encouragé des manifestations après l’effondrement d’un immeuble qui a fait quarante-trois morts, en mai dans le sud-ouest du pays, d’après l’agence officielle IRNA citée par Le Monde. Jafar Panahi a été arrêté le 11 juillet, sans explication au moment où nous bouclons, ndlr.]

L’ampleur romanesque du film est impressionnante. Aviez-vous en tête d’autres grandes tragédies familiales, comme Le Parrain par exemple ?

Le Parrain est un de mes films préférés. Il y a d’autres films, comme 12 hommes en colère, qui sont pour moi des références. Il y a deux types de personnes qui vont voir des films : ceux qui sont là pour le divertissement et ceux qui sont là pour réfléchir. Moi, j’ai fait le film pour la deuxième catégorie. C’est pour cette raison que j’ai mis des années à écrire le scénario, qu’on a fait six mois de préproduction, cinq mois de tournage. Chaque personnage est écrit de manière très précise, minutieuse. Dans mon cinéma, j’essaie de montrer la vie et les relations humaines telles qu’elles sont. L’appartement où on a tourné faisait moins de cent mètres carrés, et on était une équipe de quatre-vingts personnes. Je voulais qu’on soit dans la réalité des personnages. Les membres de cette famille vivent les uns sur les autres, dans un lieu où l’intimité est impossible. Ils n’ont pas d’endroit où ils peuvent réfléchir seuls, pour eux-mêmes.

Beaucoup de plans travaillent l’idée de l’ascension impossible de ces personnages qui tentent par tous les moyens de sortir de la pauvreté.

C’est vrai. Quand le père explique à sa femme ce que signifie devenir le parrain de la famille [le vieil homme doit devenir le nouveau parrain de sa communauté, plus haute distinction de la tradition persane, et promet pour cela de verser une grosse somme d’argent, ndlr], il monte avec elle au premier étage de leur appartement. Toutes les personnes de la famille veulent changer de catégorie sociale, mais on ne les laisse pas s’élever.

La construction des cadres est très picturale. Qu’est-ce qui vous guide quand vous choisissez l’endroit où placer votre caméra ?

Il y a un story-board, mais je ne me contente pas de ça. Avec une petite caméra et tous les acteurs, je filme une répétition et je montre ces plans-là à mon chef op et à mes acteurs pour leur dire : « C’est comme ça qu’il faut que ça soit fait. » Ce qui est important pour moi, c’est que je ne cherche jamais à avoir de jolis cadres, je ne veux pas des cartes postales. Le sujet principal dans le cadre, c’est l’humain. C’est l’humain dans sa simplicité que je veux filmer, je veux que mes films ressemblent à la vie.

Quel est votre rapport à l’héritage des grands cinéastes iraniens, comme Abbas Kiarostami ou Jafar Panahi ?

Il y a une histoire du cinéma iranien que je pense connaître très bien, puisque je fais du cinéma depuis l’âge de 15 ans. J’ai fait un lycée professionnel cinéma, j’ai étudié à l’université, j’ai fait des courts métrages. J’aime beaucoup les deux cinéastes que vous citez. Comment sont-ils devenus des grands noms du cinéma international ? Je pense qu’ils ont essayé de trouver leur chemin pour arriver à la vérité. Moi aussi, c’est ce que j’essaie de faire. Abbas Kiarostami est pour moi l’un des meilleurs cinéastes au monde. C’est le cinéaste des cinéastes. Quand il était à l’hôpi­tal, je voulais aller lui rendre visite, mais mon chef opérateur m’a conseillé d’attendre qu’il sorte de l’hôpital, et ce n’est jamais arrivé [Abbas Kiarostami est décédé en juillet 2016 à Paris à la suite des complications d’une intervention médicale bénigne en Iran, ndlr]. Ça reste un énorme regret.

Qu’est-ce qui vous a mené à des études de cinéma ? Enfant, le cinéma était important chez vous ?

Quand on était petit, en Iran, le vendredi après-midi, il y avait toujours des films à la télé, car c’était un jour férié. Moi, je détestais ça. J’étais le seul de la famille qui ne regardait pas le film du vendredi. Ce que j’aimais, c’était aller jouer dans la rue avec d’autres gamins. C’est en arrivant au lycée professionnel artistique, auquel mon frère m’avait inscrit, que je suis tombé amoureux du cinéma. En Iran, il y a plus d’une centaine de longs métrages qui sont produits par an, il y a un vrai amour du cinéma. Si on subissait moins d’interdictions et de choses de ce genre, on aurait d’autant plus de spectateurs. Avec tous ces amoureux, on va faire en sorte que la flamme du cinéma ne s’éteigne jamais.

Leïla et ses frères de Saeed Roustaee, Wild Bunch (2 h 49), sortie le 24 août

Traduction : Asal Bagheri

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