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QUEER GUEST · Catherine Lara : « On a une admiration supplémentaire pour des gens qui sont arrivés à exister malgré l’homophobie »

  • Timé Zoppé
  • 2023-12-07

On a demandé à des figures queer d’âges et d’horizons différents de nous parler des premières images, vues au cinéma ou à la télévision, qui ont fait battre leur petit cœur queer. Cette semaine, la légendaire autrice, compositrice et interprète Catherine Lara, qui accompagne sur scène, au violon, la compagnie de breakdance Kumo pour le spectacle Identités, du 20 au 22 décembre à La Scala Paris.

QUEER GUEST est une série d'articles issue de notre rubrique "QUEER GAZE", le cinéma LGBTQ+ raconté par la journaliste Timé Zoppé.

En 1986, la Rockeuse de diamants (et son look tout en cuir sur la pochette de l’album éponyme, sorti en 1983) est l’une des premières femmes françaises à avoir fait un coming out public avec une punchline restée culte dans l’émission Mon Zénith à moi. A la question de l’animateur Michel Denisot « Qu’est-ce que vous regardez en premier chez un homme ? », Catherine Lara avait spontanément  répondu: « Sa femme. » Apprenant sa participation au spectacle Identités, on a sauté sur l’occasion pour demander à cette pionnière de la représentation lesbienne et bie comment, et avec quelles images, elle s’était construite.

« Au niveau de mon identité sensuelle, je ne me suis jamais franchement posé la question. J’ai vécu ça simplement, naturellement. Dans ma jeunesse, j’étais attirée par des êtres, hommes ou femmes, qui me plaisaient pour mille raisons. Je n’ai jamais eu de problèmes avec ça, j’étais dans ma sensualité comme dans un cocon. Je n’ai pas eu à faire de coming-out par rapport à moi-même, je crois même que j’étais déjà comme ça dans le ventre de ma mère. Je dis souvent, pour rire, que ça a commencé quand j’avais 5 ans, parce que je me souviens très bien d’une sensation délicieuse dans les bras d’une des amies de maman, j’adorais être sur ses genoux, je trouvais qu’elle sentait bon… c’était déjà le début d’une sensualité.

Ma réelle sensualité s’est réveillée assez tard, même très tard, car à l’adolescence, j’ai travaillé énormément mon instrument, qui est le violon. Le lien à un instrument de musique est déjà très sensuel, ça me convenait parfaitement. Je travaillais 6 ou 7 heures de violon par jour, c’est accaparant au maximum. Ça laisse la place à très peu de choses, d’abord parce qu’on a un plaisir immense à jouer. Je travaillais des concertos très difficiles, c’était déjà une épreuve pour moi. J’ai eu une adolescence où j’étais comme une petite fille, dans mon monde musical, qui était une bulle extrêmement fermée. Je n’ai pas commencé à m’éveiller à la sexualité avant 19-20 ans.

Quand j’étais petite fille, personne n’avait la télévision [Catherine Lara est née en 1945, ndlr]. Mon père était médecin et avait dans sa clientèle un monsieur qui avait beaucoup d’argent, il avait la télévision et nous avait invités chez lui pour regarder le couronnement de la reine d’Angleterre [le 2 juin 1953, ndlr]. J’étais totalement fascinée par ces traines, par cette femme… Il y avait bien sur des stars que j’adorais, comme Elvis Presley - j’avais des photos de lui dans ma chambre, je le trouvais très beau. J’étais pas du tout déterminée sensuellement à l’époque. Plus tard, j’ai vécu 17 ans avec une femme, et maintenant ça fait 28 ans que je suis avec une autre. Je suis quelqu’un d’extrêmement fidèle et ma vie musicale a beaucoup rempli mes émotions, je n’ai pas eu une vie sensuelle et sexuelle débordante.

Au cinéma, j’adorais par exemple Annie Girardot, j’avais envie d’être ce qu’elle était, ce type de femme énergique, franche. Les acteurs ou actrices que j’ai adorés avaient toujours une identité affirmée, beaucoup de caractère, que ce soit une Meryl Streep ou une Susan Sarandon, ou encore Silvana Mangano [grande actrice italienne qui a joué dans les films de Luchino Visconti, Pier Paolo Pasolini ou Vittorio De Sica, ndlr]. Des femmes de caractère.

Silvana Mangano dans Riz amer de Giuseppe De Santis (1949)

Il y a eu aussi Le Mépris [de Jean-Luc Godard, 1963, ndlr], où tout à coup on voyait Bardot [nue, ndlr], qui était absolument sublime. Mais j’ai toujours été une grande cérébrale, davantage touchée par le talent que par une sensation physique. J’ai adoré Simone Signoret ou Greta Garbo, que je trouvais sublimissime, mais je ne sais pas si j’avais un émoi sensuel. Ça a toujours été le cas, j’ai besoin d’être extrêmement amoureuse pour avoir un lien avec le corps. Je ne suis pas quelqu’un qui peut avoir un rapport sexuel sans être amoureux.

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Jodie Foster m’a aussi beaucoup marquée, parce que je savais que c’était quelqu’un qui vivait son homosexualité. C’est pas évident de réussir dans ce monde quand on est en dehors des clous. On a une admiration supplémentaire pour des gens qui sont arrivés à exister malgré tout.

Muriel Robin [avec qui Catherine Lara a eu une relation entre 1990 et 1995, ndlr] en parlait l’autre jour [le 18 septembre dernier dans l’émission de France 2 Quelle époque !, ndlr], en disant qu’elle avait la sensation que le fait d’être homosexuelle l’avait empêchée de réaliser la carrière cinématographique qu’elle aurait voulu avoir. Ce n’est pas normal, qu’elle ait ce ressenti. L’homophobie est toujours là, et elle est plus que latente. Tous les gens qui sont homosexuels le ressentent. Vous savez, quand quelqu’un est homophobe, il le restera toute sa vie. C’est très rare qu’on arrive à leur faire changer d’avis…

J’ai connu des gens, un paquet de faux-culs qui faisaient plus ou moins semblant de comprendre ma vie, parce que comme je suis une artiste, c’est plus facilement acceptable. Des gens qui disent « moi, j’ai des amis homosexuels ». Ou qui disent de moi « Oui, mais c’est une artiste ! » comme si j’avais une espèce de maladie, un truc pas normal. C’est effrayant. C’est pas parce qu’aujourd’hui on peut se marier ou bénéficier de certains privilèges qu’ont les hétéros que le monde n’est pas homophobe.

Justement, le spectacle Identités, créé par le groupe Kumo, s’intéresse à ce qu’est être blanc, noir, hétéro, homo… tout ce qui fait la société. J’ai toujours besoin d’être éblouie, et c’est l’effet qu’ils m’ont fait. J’ai eu envie de travailler avec eux. C’est intergénérationnel, moi avec mes 78 balais et eux avec leurs 25 ans. Par le biais de la musique que j’ai écrite pour eux, on se retrouve tous les cinq sur scène, on partage une émotion, nos identités et nos cultures très différentes – moi je viens du conservatoire de Paris, avec tout ce que ça représente. On essaye de dénoncer des choses non pas politiquement, mais poétiquement. »

: Identités de Catherine Lara et la Compagnie Kumo, du 20 au 22 décembre à La Scala Paris

Photo de couverture : Contact de Robert Zemeckis (1997) © D.R.

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