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Vincent Le Port, esprit sauvage

  • Joséphine Leroy
  • 2022-03-21

Ça a été l’un des chocs du festival de Cannes 2021. Présenté à la Semaine de la critique, « Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier » de Vincent Le Port porte à l’écran les Mémoires d’un jeune paysan du Cantal ayant commis un meurtre affreux au début du XXe siècle. Avec sa mise en scène tranchante et ses décors bucoliques, le film pose la question des limites de l’empathie en nous immergeant dans le passé de ce personnage névrosé. Une entreprise délicate menée avec maestria par le Breton Vincent Le Port, qui sort enfin de l’ombre et dont on parie qu’il deviendra l’une des grandes figures du cinéma français dans les prochaines années. Portrait.

Il faisait un temps doux quand on a découvert Bruno Reidal. Confession d’un meurtrier l’année dernière. Dans cette atmosphère légère, on n’était clairement pas préparé à la secousse à venir. Ça commençait pourtant calmement : plongé dans le noir du générique d’ouverture, on entend des oiseaux roucouler et des cloches d’église sonner. Un dernier nom défile et on se retrouve brusquement dans une forêt, face à un jeune homme taché de sang. La caméra l’observe de près en contre-plongée. À force de petits bruits secs, on devine qu’il s’acharne cruellement sur sa victime, abandonnée à son sort dans un hors-champ…

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Tiré des Mémoires écrites par un criminel du tout début du XXe siècle, le film détricote le passé et la personnalité de ce dernier, sans cesse soumis à la tentation du crime, et interroge sur ce qui fait qu’un individu succombe à ses plus mauvais penchants. Derrière la caméra, Vincent Le Port, 36 ans, n’en est pas à son coup d’essai. Il a déjà signé plusieurs courts et moyens métrages et un long métrage inédit en salles, tous plus cryptiques, captivants, obsédants les uns que les autres – on avait notamment été foudroyé par son moyen métrage Le Gouffre, prix Jean-Vigo en 2016. 

L’AVENTURIER

Quand on le rencontre dans le quartier de la gare Montparnasse, à Paris – juste avant qu’il ne chope son train pour retourner chez lui, dans une ancienne ferme située dans la commune normande de Mortagne-au-Perche, où il fait pousser des légumes et élève des poules –, sa grande et mince silhouette est enveloppée d’un sweat à capuche vert sapin, tandis que son sac à dos de rando et son visage un peu creusé lui donnent des airs d’ado en fugue. Des détails qui s’accordent bien à l’esprit verdoyant de plusieurs de ses films. On pense à son génial court expérimental La Marche de Paris à Brest (le film sera diffusé gratuitement sur mk2curiosity.com du 24 au 31 mars), hommage au film München-Berlin Wanderung réalisé en 1927 par le peintre et cinéaste allemand Oskar Fischinger.

La Marche de Paris à Brest

Sur le modèle de son prédécesseur, Vincent Le Port a fait le trajet Paris-­Brest (à la place de Munich-Berlin) à pied pendant un mois et a filmé son périple avec sa caméra Super 8 : « Je voulais prendre des chemins de traverse, filmer les vaches, les gens, la nature, que tout participe d’un même élan vital. » Le résultat, condensé sur sept minutes, est à la fois étrange et palpitant. « J’ai du mal à filmer la ville. Je me retrouve assez dans ce que dit Bruno Reidal dans ses Mémoires, quand il parle du fait qu’il préfère mille fois observer un ciel étoilé qu’aller au théâtre. Et, chez moi, il y a un côté un peu ermite à la Walden ou la Vie dans les bois [paru en 1922, ce pamphlet libertaire de l’écrivain américain Henry David Thoreau prône un retour à la nature, ndlr]. »

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Dans sa filmo, on remarque la tendance du cinéaste à aller chercher les décors atypiques – lui-même a grandi dans une cité-dortoir à Saint-Grégoire, en Bretagne. Une mine de soufre abandonnée sur la cordillère des Andes et située à plus de 4 000 mètres d’altitude dans Danse des habitants invisibles de la Casualidad (2010) ; un souterrain hanté dans les paysages macabres du Finistère dans Le Gouffre (2016) ou encore un rond-point perdu au milieu d’une zone commerciale dans Dieu et le raté (2017). L’attirance du cinéaste pour le sauvage, les coins reculés ne l’empêche pas de rechercher une fusion collective.

COMMUNION

Dimitri Doré, l’acteur principal de Bruno Reidal, se souvient d’un tournage bizarrement très amusant, où le rire permettait à chacun de relâcher la pression. Au moment de filmer une séquence dans une église, l’équipe a mis « Like a Prayer » de Madonna à fond. Hormis les acteurs, la plupart des membres de cette équipe se connaissaient déjà bien. En 2012, deux ans après être sorti de la section réalisation de La Fémis, Vincent Le Port a créé avec des camarades (les cinéastes Roy Arida, Louis Tardivier et Pierre-Emmanuel Urcun) le collectif Stank. Tous s’entraident, en interchangeant les postes au montage, à la régie, à la réalisation, à la prod… « Avec Stank, on avait envie de casser un peu les hiérarchies qui peuvent exister dans ce milieu. Ça peut m’arriver par exemple de vider les toilettes sèches sur un tournage. Ça donne aussi un truc joyeux, une sorte d’émulation. »

Vincent Le Port a besoin de ce type d’expérience pour sortir de sa coquille. Un peu comme Bruno Reidal – on vous rassure, le parallèle s’arrête là –, le réalisateur est au fond un grand solitaire. « Je pense que le cinéma me permet d’être un peu moins hermétique que ce que je pourrais naturellement être. Sans ça, je pense que je pourrais rester seul à la campagne avec mes poules. » Il y a quelque chose de pascalien chez Vincent Le Port, une conscience aiguë des pièges que peut tendre la modernité, qui rejoint en un sens le motif de la spiritualité qui irrigue sa filmo.

Le Gouffre

NOIRS DÉSIRS

Dans le long métrage documentaire Dieu et le raté, Vincent Le Port suit un sans-domicile-­fixe (qui a choisi ce mode de vie) tentant de trouver un sens à sa vie en se réfugiant dans la religion chrétienne et en prêchant le message de Jésus-Christ. Bruno Reidal s’inscrit quant à lui au séminaire pour canaliser ses pulsions meurtrières. Dans Le Gouffre, une petite fille sourde est attirée vers un souterrain à l’entrée duquel une statue de saint Marc – guérisseur des sourds et muets – trône. Dans tous les cas, une même conclusion : la religion n’est d’aucun secours pour réparer ces êtres, dont le jusqu’au-boutisme estomaque toujours. « Ce qui m’intéresse, c’est le côté exacerbé de l’humain, dans ce qu’il peut avoir de beau comme de moche. »

Il nous a confié que le premier film qui lui avait fait un effet physique fort, c’était Mort à Venise de Luchino Visconti, qu’il a vu à 7 ans. « J’ai eu le ventre noué, j’étais complètement fasciné, et en même temps je ne comprenais pas les sous-textes. C’est un film chargé d’un truc un peu poisseux, à la fois érotique et funèbre. Ça n’est pas sans rapport avec Bruno Reidal [dont le héros associe désir de décapitation et masturbation frénétique, ndlr]. » Après cette expérience, Vincent Le Port compte prendre une pause bien méritée, même s’il a déjà en tête quelques idées de films, dont « une comédie noire apocalyptique ». On imagine bien ce cinéaste secret écrire sur la fin du monde au milieu de son poulailler.

Photographie : Julien Liénard pour TROISCOULEURS

Images (c) Les Bookmakers / Capricci Films

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