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Patrick Boucheron : « Histoire et cinéma peuvent échanger leur vocabulaire : travelling, gros plan, séquence, ellipse »

  • Joséphine Dumoulin
  • 2021-11-09

Patrick Boucheron est l’un des historiens majeurs de sa génération. Professeur au Collège de France, le médiéviste de formation ne cesse, depuis plusieurs années, de questionner sa discipline en la reliant aux arts et au monde contemporain. Invité de mk2 Institut, il explique sa démarche d’historien lors de quatre rencontres, chacune suivie de la projection d’un film. 

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Quel est le principe de ces conférences ?

Je reviens sur les principes théoriques qui façonnent mes recherches, puis le public et moi regardons un film ensemble. Mais je ne vais pas parler de cinéma, j’en suis bien incapable. Je tente plutôt de dire ce qu’il a vu de moi. Moi, entendons-nous bien : non pas l’individu privé, mais l’historien au travail. Pour ce faire, j’ai commencé par dessiner un cadre, en plaçant aux quatre coins de ce cadre des mots très simples : trace, temps, langue, regard. Et en regard de ces quatre dimensions de l’écriture historique, nous avons mis un film qui lui correspond : Michel-Ange d’Andreï Kontchalovski pour évoquer le travail de la trace, Tabou de Miguel Gomes afin d’éprouver la consistance du temps, Jeanne de Bruno Dumont qui fait de la langue le protagoniste de l’intrigue, et Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher car toute histoire est d’abord l’aventure d’un regard.

Sur quoi repose ce parallèle entre écriture historique et cinéma ?

Dès que j’entends parler d’écriture de l’histoire, je pense davantage « plans » que « phrases », « montage » que « style ». Et ces deux disciplines peuvent échanger leur vocabulaire : travelling, gros plan, séquence, ellipse. Avec toujours le même dilemme moral : où placer la caméra ? Cette question du point de vue est essentielle, chez les cinéastes bien sûr, mais aussi chez les historiens. Pour raconter pleinement l’histoire, le chercheur doit se mettre en scène lui-même, montrer qui est l’enquêteur. Non par vanité narcissique, mais plutôt par honnêteté vis-à-vis du lecteur. Dans les deux situations, il y a, dans cette manière de prendre position face au réel, une réflexion à la fois politique et morale qui ne remet jamais en cause le réel montré ou mis en récit.

Quel rôle jouent les images dans l’imaginaire d’un historien ?

Elles le précèdent sûrement inconsciemment dans sa démarche. Le médiéviste Georges Duby, par exemple, était un grand amateur de cinéma japonais. Il n’en a jamais parlé. Pourtant, on peut se permettre d’imaginer des liens entre l’idée qu’il se faisait de la chevalerie en Occident et les films sur les samouraïs qu’il voyait. Mais, selon lui, cela n’avait rien à voir. Et, moi-même, je suis souvent allé au cinéma sans faire de lien entre le septième art et ma pratique. Rétrospectivement, Barry Lyndon, que j’ai vu lorsque j’étais enfant, m’a en fait considérablement marqué : le premier travail d’historien que j’ai voulu mener était sur le duel à l’époque napoléonienne. J’ai même pu, un moment, avoir l’illusion de devenir historien dans un rapport directement illustratif à Stanley Kubrick.

Vous définiriez-vous alors comme un « historien des images » ?

Je ne suis pas très loin de l’être au fond. Lorsque j’ai commencé ma carrière, j’ai rencontré des chercheurs qui travaillaient sur les enluminures. Ils regardaient durant des heures des milliers d’images en bibliothèque sur des diapositives ou de grandes photocopies. Dans un travail presque cérémoniel, ils devaient prendre l’ascendant sur elles. Cette forme d’obsession de la multiplicité chez eux m’a fasciné. Mais, en ce qui me concerne, je suis plus dans l’obsession de l’unique. La fresque de Lorenzetti à Sienne m’a pris presque quinze ans. Et, en ce moment, je tourne autour du frontispice de Léviathan de Thomas Hobbes. Ce sont des sortes de fixettes sur des images très connues. Ces images me précèdent et j’y reviens constamment.

« Patrick Boucheron sous le regard du cinéma » 

— le 23 novembre, « Le temps de l’histoire », conférence suivie de la projection de Tabou de Miguel Gomes

— le 7 décembre, « La langue de l’histoire », conférence suivie de la projection de Jeanne de Bruno Dumont

— le 14 décembre, « Le regard de l’histoire », conférence suivie de la projection de Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher à 20 h au mk2 Quai de Loire

tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | – 27 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 19 € (* prix public du livre : 19 €)

Portrait © Hermance Triay

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