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Monica Vitti chez Antonioni : une irréalité fascinante

  • Trois Couleurs
  • 2022-02-02

Monica Vitti nous a quittés ce 2 février, à l’âge de 90 ans. Bien plus qu’une simple muse comme on la présente parfois, l’actrice a donné au cinéma d’Antonioni toute son aura étrange, fantomatique, captivante. La preuve en 5 films.

L’avventura (1960)

C’est le film qui hissa Antonioni au rang de grand cinéaste de la modernité, mais c’est aussi celui qui révèlera tout le mystérieux talent de Monica Vitti. Dans ce premier volet d’une trilogie complétée par La Nuit (1961) et L’Eclipse (1962) – dans lesquels elle jouera également –, l’actrice italienne irradie. Elle joue Claudia, meilleure amie d’Anna. Cette dernière l’invite en vacances, pour une croisière méditerranéenne qu’elle organise avec Sandro, son petit ami. Le voyage prend une tournure dramatique lorsque Claudia développe une attirance réciproque pour Sandro et qu’Anna disparaît mystérieusement…

Dans l’ouvrage collectif L’avventura, publié sous la direction de Tommaso Chiaretti et traduit de l'italien par Michèle Causse aux éditions Buchet Chastel en 1961, on trouve cette citation de l’actrice : « L'avventura a sûrement représenté l'aventure la plus “cinématographique” que je puisse imaginer, avec l'exigence de se jeter perpétuellement d'une scène à l'autre, tout en trouvant dans ces sauts la justesse émotionnelle et en conservant intact le personnage. » De notre côté, on reste hanté par son jeu tout en nuances, qui marquera la naissance d’une actrice sortie discrètement des radars cinéphiles et restera en ce sens, comme dans le film d’Antonioni, sans cesse ramenée à une image de disparition.

La Nuit (1961)

Opus central d'une trilogie sur la faillite de l'amour (avec L'avventura et L'Eclipse), La Nuit met en scène Marcello Mastroianni et Jeanne Moreau dans la peau d'un couple d'intellectuels dont le mariage est en péril. Face à ces deux monstres du cinéma, Monica Vitti interprète la fille d'un industriel, avec qui Marcello Mastroianni trompe son ennui le temps d'une soirée qu'ils oublieront très vite.

Une passade, un bref souffle, une chimère : voilà ce que Monica Vitti incarne, au premier abord, dans ce film où elle cultive comme personne la désinvolture - en témoigne sa manière si singulière de tenir négligemment sa cigarette entre ses doigts fins, comme pour balayer les inquiétudes de la vie. En réalité, l'actrice apporte à ce rôle un mélange de gravité et d'oisiveté remarquables. Avec ses cheveux noirs de gai coupés courts, sa robe-nuisette et son trait de crayon noir dessinant ses yeux en amande, Monica Vitti a tout de la femme fatale, vénéneuse et tentatrice que le cinéma hollywoodien des années 1950 aimait tant. A ceci près qu'ici, l'actrice désamorce cette image stéréotypée en donnant à son personnage une vulnérabilité aussi déstabilisante que touchante.

L’Eclipse (1962)

Cheveux courts et blonds coiffés à la mode des sixties, tenues blanches ou noires, bruit des talons claquant au sol… Dans ce beau film sur l’ennui bourgeois – thème très présent chez Antonioni –, qui avait remporté le Prix spécial du jury au Festival de Cannes de 1962, Monica Vitti incarne Vittoria, une jeune femme romaine lassée par les ambitions de son entourage (sa mère, accro à la Bourse, ou son copain Ricardo, jeune attaché d’ambassade).

Aspirant à une vie plus simple, elle quitte celui-ci. Mais ses nouveaux désirs sont contrariés lorsqu’elle rencontre Piero (Alain Delon), jeune agent de change pris lui aussi dans la spirale frénétique de l’investissement boursier… D’une grande délicatesse, Monica Vitti nous absorbe dans ce rôle mélancolique qui la fait arpenter la ville nouvelle en traînant son sentiment de solitude.

Le Désert rouge (1964)

Le Désert rouge est sans doute le film où le visage imperturbable de Monica Vitti rencontre avec le plus de fulgurance la puissance plastique d’Antonioni. L’actrice y incarne Giuliana, femme d'un ingénieur sujette à une profonde mélancolie, qui devient la maîtresse d’un ami de son mari pour se consoler, en vain, d’un mal de vivre.

Au milieu d’un paysage industriel sur lequel s’impriment des taches de couleur, Monica Vitti traîne sa silhouette fantomatique. Crinière abondante, minou ombrageux et manteau en fourrure… Son élégance et sa beauté triste ne font que renforcer une errance existentielle infinie, matérialisée par des regards qui ouvrent sur des hors-champs incertains ou des faux-raccords. Quand l’actrice ne disparaît pas, absorbée par la fumée des usines qui étreignent son cœur, Antonioni multiplie les gros plans sur ses traits gracieux, on l’on décèle l’ombre du doute.

Le Mystère d'Oberwald (1980)

Œuvre inspirée par L’Aigle à deux têtes, pièce de Jean Cocteau publiée en 1946, Le Mystère d’Oberwald est un objet curieux et à part dans la filmographie d’Antonioni, dont l’idée revient d’abord à Monica Vitti, qui y campe une reine tombant amoureuse d’un jeune anarchiste qui projetait de l’assassiner. Impériale, l’actrice étonne dans ce film qui marque le retour d’Antonioni en Italie, après des expériences internationales couronnées de succès (Blow-Up, 1966 ; Zabriskie Point, 1970 ; Profession : reporter, 1975). Cette ultime réunion cinématographique entre l’actrice et réalisateur surprend, notamment par l’abondance de ses dialogues, et amorce peut-être en ce sens le virage plus décomplexé de Vitti dans la comédie théâtrale.

Images : Capture d'écran du Désert rouge (c) Carlotta/ L'Eclipse (c) Tamasa Distribution

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