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Conférence : Pierre Bergounioux explore « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier

  • Joséphine Dumoulin
  • 2022-02-16

Écrivain de la terre, de l’enfance et du temps, Pierre Bergounioux est devenu depuis près de trente ans l’une des grandes voix de la littérature française. Le temps d’une soirée au mk2 Institut, il explore et relit un chef-d’œuvre littéraire, « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier.

Pourquoi avoir choisi ce roman ?

C’est l’un des livres qui m’a fait la plus forte impression dans ma vie. Je l’ai découvert à 14 ans, livré à moi-même dans le chaos de la bibliothèque municipale de ma sous-préfecture natale, à Brive-la-Gaillarde. Le titre était énigmatique avec une certaine idée de majesté et de hauteur. Pour la première fois de mon existence, j’ai eu le sentiment qu’un écrivain parlait de choses familières qui n’avaient jusqu’alors jamais trouvé de voix ou d’expression. Cela tenait à l’anachronisme de la vie des petits provinciaux de mon espèce : la Corrèze des années 1950 était une sorte d’enclave du XIXe siècle voire des temps mérovingiens. Je suis revenu à ce livre plusieurs fois ensuite, en tant qu’enseignant notamment. Et une chose s’imposait : la corrélation entre la vie et la littérature. Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir qu’un seul de mes élèves n’y ait pas reconnu quelque chose de lui-même.

Pourquoi, selon vous, est-ce un chef-d’œuvre ?

Il s’agit à mes yeux d’une des œuvres les plus significatives du xxe siècle. Publiée en 1913, elle fixe ce moment de bascule extraordinaire entre la fin de la société agropastorale et l’arrivée de la modernité. En ce début de xxe siècle, Sigmund Freud a publié L’Interprétation du rêve, Igor Stravinsky a joué Le Sacre du printemps, Pablo Picasso a présenté Les Demoiselles d’Avignon. L’école laïque, pour tous, existe depuis la fin du siècle précédent. La tyrannie de l’espace et de la distance, grâce aux nouvelles technologies, est sur le point d’être totalement abolie. C’est un livre aujourd’hui impossible. On ne peut plus se perdre comme le fait Augustin Meaulnes lorsqu’il part pour Vierzon et passe trois jours dehors. Enfin, c’est un roman merveilleux, tragique, écrit à l’aube de deux guerres mondiales et qui cristallise une histoire dont nous sommes nous-mêmes les nouveaux arrivants.

Quelle trace cette œuvre a-t-elle laissée chez vous ?

Il y a chez les personnages quelque chose qui demeure encore de l’enchantement de l’enfance. Avec l’idée, tout de même, que la maturité et la détermination de l’âge adulte commencent à poindre. Franz en est l’exemple caricatural. Il est cette tentation désespérée du refus de grandir, mais il devient un marginal. Moi-même, je suis rentré en dissidence très jeune, lorsque j’ai compris que les adultes ne voyaient rien. Je me suis alors tourné vers l’homme que je deviendrai peut-être en lui confiant le soin rétroactif de lui donner des explications dans l’écriture. Et puis je me rassure avec l’idée qu’on a tous les âges à chaque instant. Souvent, le septuagénaire que je suis devenu découvre stupéfait que le gamin que j’étais a pris en main le quotidien. Finalement, tout le passé est présent là, actuellement.

« Un chef-d’œuvre du passé, un écrivain d’aujourd’hui. Pierre Bergounioux explore Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier », le 17 mars à 20 h au mk2 Quai de Loire

Portrait (c) Sophie Bassouls

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