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« Mi iubita mon amour » de Noémie Merlant : dialogues de corps

  • David Ezan
  • 2022-07-18

Forte de rôles puissants dans « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma (2019) ou « Les Olympiades » de Jacques Audiard (2021), Noémie Merlant fait ses premiers pas de réalisatrice avec ce film autoproduit qui pose un regard neuf et irradiant sur la communauté rom.

On n’attendait pas Noémie Merlant sur le terrain du cinéma guérilla, et pourtant : avec une audace folle, sans producteur, elle s’est envolée pour la Roumanie afin de tourner son premier long métrage. Mi iubita mon amour raconte ainsi l’irruption d’une bande de vacancières dans la vie d’une famille rom, qui les héberge le temps qu’elles se ressaisissent après qu’on leur a volé leur voiture. Merlant y campe le rôle-miroir – qu’on devine en partie auto­biographique – d’une actrice secrètement fascinée par Nino, le garçon faussement intrépide qui l’a accueillie chez ses parents. Loin du choc des cultures annoncé, la situation relève au contraire de l’évidence. Et cette famille recomposée de vivre un été placé sous le signe de l’hédonisme…

Le geste est d’autant plus fort qu’il touche à une communauté particulièrement discriminée et stigmatisée. L’actrice-­réalisatrice le détourne habilement via un film consacré aux épidermes, habité par les ondulations d’une caméra portée. C’est que les corps dialoguent et s’égalisent par la rencontre, laquelle advient sur le mode du partage – culinaire, vestimentaire, musical, amoureux –, la proximité intime transmuée en force de subversion. Là se niche toute la beauté du projet, qui renverse par ailleurs la table avec malice : les Françaises sont ici les exilées, quand l’initiation charnelle n’est pas l’apanage d’un homme mais d’une femme plus âgée. Sans s’astreindre à un point de vue théorique, sans mainmise budgétaire ou morale sur son récit, Merlant s’offre même le luxe de l’intuition.

On le voit lors d’une longue scène de dîner en forme d’exutoire collectif, aux airs de théâtre improvisé, durant laquelle elle filme la famille avec une dévorante authenticité. Une ardeur qui évoque frontalement La Graine et le Mulet d’Abdellatif Kechiche (2007), ode naturaliste à la communauté maghrébine de Sète. Mieux : à l’image de cette figure tutélaire, la cinéaste fait aussi advenir de grands personnages de cinéma. C’est le cas pour Nino, incarné par son jeune coscénariste Gimi Covaci. Car le vrai miracle de Mi iubita mon amour tient à ce que Noémie Merlant révèle la grâce candide qu’on n’avait pas su voir chez cet adolescent au début du film, tandis qu’il sort de la nuit pour demander une cigarette.

TROIS QUESTIONS À NOÉMIE MERLANT

Dans quel contexte avez-vous rencontré la communauté rom ?

Il y a des années, je me suis investie dans une association qui aide plusieurs familles roms et j’ai noué une solide amitié avec l’une d’elles. Comme je suis nulle en paperasse, j’ai compris qu’il serait plus constructif de les engager autour d’un projet. Ils n’aiment pas les documentaires sur eux, mais l’idée d’une fiction les enchantait. Mon court métrage Shakira (2019) est né de cette façon, Mi iubita mon amour a suivi.

Dans quelle énergie s’est déroulé ce tournage hors norme ?

On a écrit très vite, avec Gimi Covaci, puis on a recruté deux techniciennes qui sortaient à peine d’école. J’ai loué une caméra avec mes économies, et nous sommes partis. On se levait le matin tôt et on découvrait chaque fois les décors sur place ; tout s’est fait dans une vraie émulation. On s’est pas mal inspirés de Call Me by Your Name de Luca Guadagnino (2018) : on voulait prendre le temps de sentir les frissons sur les peaux, les odeurs de l’été…

Quel regard portez-vous sur le financement des films ?

Tout devrait pouvoir exister en création. Certains peintres font bien des tableaux abstraits et immédiats, j’aimerais qu’il en soit de même pour les films. C’est parfois très bien lorsque c’est cadré et que tout le monde donne son avis au préalable, mais je sais que, dans mon cas, cela aurait effacé la singularité de mon discours.

Mi iubita mon amour de Noémie Merlant, Tandem (1 h 35), sortie le 27 juillet

Image (c) Tandem Films

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