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Mahamat-Saleh Haroun

  • David Ezan
  • 2021-12-13

Figure majeure du cinéma tchadien, Mahamat-Saleh Haroun s’était déjà illustré avec « L’homme qui crie » (2010) et « Grigris » (2013). En juillet dernier, le réalisateur a enflammé la Croisette avec un récit de femmes insoumises sur deux générations. Rencontre.

Dans la ville grouillante de N’Djamena vivent Amina (Achouackh Abakar) et Maria (Rihane Khalil Alio), sa fille de quinze ans. Elles sont seules et indépendantes depuis que la grossesse illégitime d’Amina lui a valu le bannissement de sa famille. Le jour où Maria annonce à sa mère qu’elle est enceinte et qu’elle souhaite avorter, les deux femmes s’engagent dans un combat de longue haleine contre traditions puis institutions, qui condamnent aveuglément cette pratique…

« Lingui, les liens sacrés » : récit d'un combat pour l'émancipation

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Votre film aborde la question de la persistance des traditions, qui peuvent engendrer le pire comme le meilleur ; le lingui (un lien tacite entre individus qui se promettent une solidarité mutuelle, ndlr) duquel vous tirez le titre en est un exemple.

S’il est adopté aveuglément, le lingui peut déboucher sur une loyauté mafieuse : si vous commettez un crime, je ne vous dénoncerai pas car nous sommes liés par le lingui. D’un autre côté, ce lien permet d’agréger une communauté à son secours lorsqu’on est face à l’adversité, à l’instar de mon héroïne Amina. J’ai le sentiment que cette tradition est davantage développée chez les femmes, qui ont conscience qu’elles partagent une mémoire et un destin communs. Leur puissance, c’est qu’elles sont conscientes de subir à peu près les mêmes types d’agressions à l’échelle de la planète. Peu importe leur milieu social ou leur pays de résidence, les femmes seront confrontées à l’expérience de leur corps et de sa transformation ; expérience qui débouche sur des problèmes similaires, notamment dans l’espace public. Très vite, elles sont ainsi capables de solidarité. Ce vécu commun est comme gravé dans leur chair.

Vous avez récemment parlé de « socle patriarcal indéboulonnable » pour caractériser la société tchadienne.

Le patriarcat, tel qu’il est pratiqué partout dans le monde, se fonde plus ou moins sur les mêmes gênes. Au Tchad, il est d’abord lié à une tradition immuable puis, peu à peu, il s’est imposé avec le soutien des sphères politique et religieuse. Ça fait beaucoup ! Les femmes sont cernées par ces fronts multiples et n’ont donc que leur intelligence pour s’en sortir ; elles ne peuvent mener leur révolution que de manière souterraine. Il faut être pragmatique : lorsqu’un problème se pose, on doit trouver une réponse immédiate en comptant sur sa débrouillardise, on ne cogite pas. Mon scénario est basé sur cette urgence.

Un autre film autour de l’avortement clandestin, L’Événement, est actuellement en salles. Dans ces deux récits, la grossesse non désirée est synonyme de déscolarisation et risque d’empêcher l’héroïne de s’émanciper.

Lorsqu’on tombe enceinte très jeune comme c’est le cas de Maria, qui a 15 ans, on n’est pas encore formée en tant qu’adulte. L’école est encore ce lieu de l’émancipation, où l’on peut s’éduquer et apprendre un métier. C’est le propre de l’Homme : chercher à donner du sens à son existence via la fonction qu’il remplit dans la société. Or cette fonction est soudain retirée à Maria qui, sans l’école, sera violemment projetée dans le monde des adultes. C’est comme une floraison empêchée, d’où la gravité psychologique du problème : il s’agit de prendre une décision à un âge où l’on n’est pas préparé à faire des choix de vie.

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Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que vous filmez une fille sur le point de connaître le même sort que sa mère. Il y a cette idée sous-jacente que le regard posé par la société sur ces femmes n’a pas changé…

C’est vrai. C’est un fait social : il y a généralement impossibilité de se départir de son milieu d’origine. Ce qu’il y a d’extraordinaire en Afrique et dans les pays pauvres en général, c’est qu’ils sont les derniers où l’on voit encore beaucoup d’enfants de paysans accéder à l’élite. Vous comprenez que dans ce genre d’espace, l’école reste un passage obligé. Si Amina projette sa fille à l’école, c’est parce qu’elle est persuadée que cela stoppera la reproduction sociale, d’où son obsession de lui parler en français et de la ramener rapidement sur ses bancs. Elle n’a pas tort : en Afrique, c’est là que ça se passe.

« Les jeunes affirment de plus en plus leur volonté de gagner des territoires de liberté. »

Ce qui a changé entre les deux générations, ne serait-ce pas la détermination sans faille de Maria à disposer de son corps ?

Maria est une femme d’aujourd’hui, consciente des enjeux que représentent une grossesse précoce et qui ne veut donc pas reproduire la vie de sa mère. Amina ne le veut pas non plus, d’ailleurs. Leurs visions convergent et leur permettent ainsi de cheminer main dans la main. Lorsque le film est sorti au Tchad, à la mi-novembre, j’ai vu en salles une jeunesse moderne qui m’a épaté. Une femme a même proposé à ma comédienne principale, Achouackh Abakar, de devenir l’icône de son association qui se bat pour la légalisation de l’IVG sur place. Les jeunes affirment de plus en plus leur volonté de gagner des territoires de liberté.

Lingui, les liens sacrés de Mahamat-Saleh Haroun (Ad Vitam, 1h27), sortie le 8 décembre

Image (c) Les Films du Losange

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