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Décryptage : l'ère du sous-titrage

  • Wilfried Paris
  • 2022-04-06

Depuis quelques années, la plupart des clips musicaux sur Internet affichent les paroles de leur chanson à l’image, jusqu’à en faire un enjeu esthétique. Avec parfois des résultats fascinants.

Nous sommes entrés dans l’ère du sous-titre : sur Instagram, TikTok ou Facebook, nos fils d’actualité sont remplis de courtes vidéos comportant des sous-titres narrant ce qui est montré à l’écran, et une étude de 2016 a rapporté que 85 % des vidéos sur Facebook étaient regardées sans le son. Les boîtes de marketing vous expliqueront qu’il est très utile d’ajouter des sous-titres à des vidéos destinées aux médias sociaux – ils rendent les vidéos plus accessibles, incitent l’internaute à arrêter de scroller en maintenant son attention, et facilitent le référencement sur les moteurs de recherche. Mais quel intérêt pour une vidéo musicale ?

Capture du clip Everybody Hurts de R.E.M

Tout a commencé par le boum du business des paroles de chansons sur Internet, avec le succès du site Genius (qui depuis 2009 retranscrit et propose des explications de morceaux, d’abord rap, puis pop) et la mise en service de la fonction « lyrics » qui permet de lire les paroles des chansons en même temps qu’on les écoute sur Deezer (depuis 2014), Apple Music (depuis 2019) puis Spotify (depuis 2021). L’envie des auditeurs de mieux comprendre les paroles des chansons n’est pas nouvelle : jadis inscrites sur les pochettes de vinyles et les livrets de CDs, elles permettent d’établir une meilleure connexion avec le morceau, de mieux le mémoriser. D’ailleurs, dès la création de YouTube en 2005, les fans se sont emparés de la plateforme pour publier des vidéos faites maison centrées sur les paroles des chansons, façon karaoké : sur une image fixe, les paroles défilent (avec souvent pas mal de fautes d’orthographe et d’inexactitudes).

Capture du clip Butter du boys band sud-coréen BTS

BELLES PAROLES

Gros succès, vite repéré par les maisons de disques qui, au début des années 2010, commencent à publier à leur tour ce type de vidéos : les « official lyric videos » réalisent des millions de vues à peu de frais – publiée en novembre dernier, celle de Easy on Me de la chanteuse Adele, dans laquelle les paroles défilent sur une photo de la star de profil, cumule déjà plus de cent millions de vues. Rapidement, les clips eux-mêmes ont été gagnés par cette lyrics mania, d’abord en profitant de la fonctionnalité « sous-titres » disponible par défaut sur YouTube – les sous-titres étant alors, la plupart du temps, générés automatiquement par un programme plus ou moins intelligent. Mais désormais, ce sont les artistes eux-mêmes qui intègrent directement les sous-titres à leurs clips – parfois jusqu’à en faire un élément à part entière de l’esthétique et de la mise en scène.

Capture du clip Distant Calls d'Ed Mount et Flore Benguigui

Pour Thibault Chevaillier, alias Ed Mount, « la façon dont on regarde les clips aujourd’hui est évidemment façonnée par les réseaux sociaux et leur ergonomie. Les vidéos type Konbini ou Brut ont systématiquement des sous-titres, alors que les interviewés parlent en français pour un public français. » Les derniers clips du musicien parisien enrichissent de sous-titres ses élégantes chansons pop inspirées par la FM californienne des années 1970 et la modernité minimaliste de Crumb ou Mild High Club, de manière chaque fois différente et inventive : « Pour Distant Calls [montrant le chanteur interprétant son duo avec Flore Benguigui dans un appartement, les paroles apparaissant à divers endroits de l’image, ndlr], les sous-titres ont une fonction purement graphique. D’ailleurs il n’y en a pas pour toutes les paroles. Pour It Might Be Something [un plan séquence filmant le chanteur, une jeune fille et un chien sur une dune en bord de mer, ndlr], nous savions dès le départ qu’il y aurait les paroles en sous-titres, c’est presque l’image qui est au service du texte. » Le clip de Close to Your Heart , lui, met deux images côte à côte, l’une montrant le chanteur devant son ordinateur, l’autre un document RTF où les paroles apparaissent comme tapées au fur et à mesure de la chanson. « N’oublions pas le facteur budget ! C’est une façon de faire un visuel très facilement et sans argent, il suffit d’être un peu créatif. »

Capture du clip Close to your heart d'Ed Mount

SING-ALONG SONGS

Beaucoup d’artistes se sont ainsi amusés à détourner les codes du sous-titre ou de la lyric video : Kanye West avec les incrustations animées de textes colorés dans le clip de Good Life ; Cee-Lo Green avec le défilement animé du texte plein écran pour son hit Fuck You ; Katy Perry pour le clip de Birthday, faisant apparaître les paroles de sa chanson sur une kyrielle de gâteaux d’anniversaire aux couleurs acidulées.

Capture du clip Oh No du duo anglais Wet Leg

Plus récemment, le clip de Oh No du duo dance-punk anglais Wet Leg use du sous-­titrage de manière ironique, « parce que ces paroles ont l’air absurdes pour la plupart des gens, nous dit Rhian Teasdale, chanteuse et réalisatrice, alors qu’elles ne le sont pas – comme d’associer “woke” et “diet coke”, ou “pizza” et “rat”. Je trouvais amusant d’ajouter les sous-titres avec une petite émoticône rebondissante, par nostalgie pour les Disney Sing-Along Songs [série d’extraits musicaux de films et émissions où les paroles des chansons sont affichées à l’écran, avec l’icône Mickey Mouse se déplaçant à la façon d’une “balle rebondissante”, ndlr]. » Qu’ils relèvent de la contrainte commerciale, de la création artistique ou du commentaire culturel, les clips sous-titrés sont désormais (depuis le Scopitone de Bob Dylan pour Subterranean Homesick Blues en 1965, à vrai dire) un véritable genre en soi, qui a de beaux jours – de lecture – devant lui.

Close to Your Heart d’Ed Mount (Futur)

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