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Louda Ben Salah-Cazenave : « J'ai l'impression que le transclassisme est le mal du siècle »

  • Laura Pertuy
  • 2022-04-20

Dans « Le monde après nous », le jeune Labidi (Aurélien Gabrielli) aspire à une carrière d’écrivain et se passionne pour une étudiante rigolote (Louise Chevillotte) tout en vivant de petits boulots. Véritable persona du réalisateur, cet attachant héros interroge les rapports de classe et assoit l’amour comme seul remède à nos déviances. Rencontre avec Louda Ben Salah-Cazenave, dont la sincérité imprègne un premier long métrage redoutablement bien troussé.

Le film évolue dans l’urgence d’aimer, de créer, de vivre. Est-ce dans ce même élan que tu l’as écrit puis réalisé ?

Louda Ben Salah-Cazanas : À vrai dire, au moment où j’ai commencé à écrire Le Monde après nous, j’avais un peu mis le cinéma de côté. Après plusieurs courts métrages [dont Genève, réalisé en 2019, où s’esquissaient déjà les aventures de Labidi, ndlr] et beaucoup de galères, je m’étais dit que ce milieu n’était peut-être pas fait pour moi. Je venais d’arriver à Paris avec celle qui est aujourd’hui ma femme, et c’était la galère financièrement.

J'espérais que ça n’annonçait pas la finalité de ma vie, qu’une porte m’attendait quelque part, ce qui était injuste quand autour de moi certains collègues n’avaient que ça. Je me suis remis à écrire sans grande conviction, et puis à un moment je me suis retrouvé avec un traitement de 90 pages (texte de plusieurs dizaines de pages qui s’appuie sur le synopsis d’un film et décrit plus en détail les intrigues et scènes principales, Ndlr), soit 400 pages de scénario, autrement dit du grand n'importe quoi.

Je l’ai donné à Olivier Capelli, mon producteur, qui m’a dit : « Putain, on fait le film. Ce que tu décris, c’est ce que toi, moi et les gens autour de nous vivons. » Il y croyait dur comme fer et s’est vraiment mis en danger avec comme seule condition qu’on tourne immédiatement. Il nous a fallu à peine deux mois pour débuter le tournage, dans des conditions hyper fauchées mais aussi hyper libres.

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Comment s’est déroulé ce tournage que l’on imagine très rocambolesque ?

De mon côté, je m’étais imposé une condition : il fallait qu’on puisse suivre une histoire, que le film épouse le point de vue de Labidi, le héros, quoi qu’il arrive. Lorsqu’on se lance dans un premier long métrage, on se dit que ce sera peut-être le seul, qu’il faut prouver son talent de mise en scène. Il y a un mec qui va payer 13 balles pour aller voir ton film, tu lui dois quelque chose. J’avais travaillé sur un découpage mais, à vrai dire, j’écrivais pendant que l’on tournait. J’envoyais les dialogues aux comédiens une semaine à l’avance et les dirigeais directement pendant les scènes.

On tournait sans autorisation, avec comme matériel une Blackmagic [une petite caméra 4k, ndlr] et – entre autres – comme décor l’appartement minuscule qu’occupait Aurélien Gabrielli, le comédien, à l’époque. L'ingé son se mettait dans la douche pour ne pas qu’on lui marche dessus... Mon producteur comptait sur l'énergie déployée au tournage, sur le fait qu’elle allait se sentir à l’écran. C’était un sacré pari !

Le décalage n'était-il pas parfois un peu douloureux entre ce qu’Aurélien Gabrielli transposait de toi à l’écran et ce à quoi tu imaginais à l’écriture ? 

Je dirais que 30% des situations sont vraies dans le film mais que tout le reste relève de la dramaturgie. J’avais surtout envie de mettre en exergue des sentiments réels. Lorsqu’au tournage j’avais l’impression de ne pas ressentir ce que j’avais vécu, je modifiais la mise en scène. À plein d’endroits, ce que proposait Aurélien – que je connais très bien – était mieux que ce que j’avais imaginé. Il était extrêmement juste ; il a un truc pince-sans-rire, sur le fil, qui fait qu’on ne peut pas trop le tirer ailleurs sous peine de le déstabiliser. Et puis, on n’avait pas le temps ni l’argent d’essayer trop de choses ! J'aurais aimé faire Phantom Thread [de Paul Thomas Anderson, ndlr] mais on n’avait pas le budget.

Il y a une réflexion percutante sur la place que l’on occupe – ou pas – dans la société, sur le souci d’appartenance à une certaine classe.

Ce qui m'intéressait, c'était que le personnage s’interroge. J’ai utilisé un vecteur artistique, la littérature, car c'était ce qui se rapprochait le plus de moi, mais en réalité, Labidi pourrait être boulanger et rêver d’être carrossier. Je voulais travailler l'idée d'un fantasme adolescent, ou enfantin, que l’on entretient vis-à-vis de quelque chose qu'on ne parvient pas à accomplir et de ce qu'on s’en raconte, mais aussi de ce que les gens se disent de nous face à cet échec. L’idée d'être « un raté » est hyper violente et m’a toujours beaucoup travaillé. Je viens de la classe moyenne basse et en montant à Paris pour un stage, j'ai rencontré des gens qui avaient un peu d'argent, ce qui a installé un décalage. Lorsque je revenais chez mes parents, je me moquais presque de ce qu’ils aimaient et j’ai fini par m’en vouloir terriblement.

C’est ce que la philosophe Chantal Jacquet a théorisé avec le concept de « transclasse ».

Oui, et Nicolas Mathieu avait déjà un peu abordé la question [notamment dans Leurs enfants après eux, Prix Goncourt 2018, ndlr], puis Annie Ernaux est revenue au goût du jour. Je me suis dit que ces discussions étaient présentes partout, qu’elles nous touchaient, mes amis et moi, mais que le cinéma s’en était peu emparé. Et puis, ce qui est intéressant dans le fait de choisir d’être écrivain, même quand tu n’as pas d’argent, c’est que ça fait de toi un bourgeois malgré tout.

L’intérêt se trouve dans le recul que l’on engage vis-à-vis de cette situation, dans le fait de se parler à soi-même. J'ai l'impression que le « transclassisme » est le mal du siècle. Notre classe ne possède pas vraiment les codes de la bourgeoisie mais se montre parfois condescendante envers ceux qui ont moins d’argent, qui apprécient des choses que l’on rejette désormais. En somme, on est des cons à tous les endroits !

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L’absurdité de certaines situations de la société actuelle parcourt tout le film, sans toutefois qu’il adopte une dénonciation âpre. Il y a beaucoup d’humour, de rêveries qui tempèrent la violence du monde du travail par exemple.

Je voulais combattre l’idée qui veut que les pauvres triment tout le jour durant. Ma famille a toujours été très joyeuse alors que la situation n’était vraiment pas facile d'un point de vue financier. Si, comme Labidi, tu vis de magouilles, de combines illégales, et que tu n’en rigoles pas, tu te flingues. Quant au monde du travail, ça tient à la satire que je voulais mettre en place. D’un côté, les personnages, comme celui de lunetière incarné par Noémie Schmidt, représentent un milieu précis, et de l’autre ce sont des gens que j'ai rencontrés et pour qui j’ai beaucoup d'affection. Parfois, leur attitude manque d’humanité, mais peut-on leur en vouloir de bien faire leur boulot et de manier la novlangue comme des dieux vivants ? Dans ce genre de travail, il faut se prendre au jeu, sinon tu démissionnes ou tu te fais virer dans la foulée. Je ne voulais juger personne, ou alors seulement moi-même.

Le film te permettrait-il de faire ton mea culpa ?

Oui, en quelque sorte, car j’ai eu un comportement déplacé vis-à-vis de mon épouse ; je lui ai dit « Toi, tu gères tes études et t’inquiète pas pour moi, je gère ». Labidi peut avoir un côté misogyne, avec son côté sacrificiel et paternaliste vis-à-vis de sa copine, mais le film ne l'est pas. Pour moi le personnage féminin se montre plus fort ; Elisa [le personnage joué par Louise Chevillotte, ndlr] observe sans s’énerver.

Labidi entretient aussi une bromance à l’américaine avec Alekseï, son colocataire, quelque chose de décalé mais surtout de très sincère…

Je crois très fort au collectif, à l'amitié et au fait d'être ensemble. C’est grâce à ceux qui nous entourent que l’on s’en sort. Labidi et Alekseï s'accompagnent dans le film et ne jugent pas le drame de l'autre. Je voulais montrer cette solidarité-là.

Portrait : Louda Ben Salah-Cazanas par © Philippe Lebruman

Images : Le Monde après nous © Tandem Films

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