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« Le Messager » de Joseph Losey : une féroce éducation sentimentale

  • Léa André-Sarreau
  • 2022-01-05

Adapté du roman éponyme de Leslie Poles Hartley, « Le Messager » (1971) de Joseph Losey – qui ressort en salles à partir du 5 janvier –, est une brillante variation sur l’entrée violente dans le monde adulte, avec tout ce qu’elle charrie d’érotisme et de rapports de force sociaux.

« Le passé est une terre étrangère. On y agit tout autrement. » La voix-off aux accents proustiens qui ouvre Le Passager, drame virtuose de Joseph Losey et Palme d’or au Festival de Cannes en 1971, est celle de Leo (Michael Redgrave). Aujourd’hui adulte, le narrateur entreprend de raconter l’été caniculaire de ses 13 ans. Au tout début du XXe siècle, ce jeune garçon d’origine modeste est invité par un camarade d’internat à séjourner dans sa famille issue de l’aristocratie anglaise.

Fasciné par ce monde inatteignable, Leo se noue d’amitié avec Marian (Julie Christie), la fille aînée de la maison, qui entretient une liaison avec le métayer (Alan Bates), tout en étant fiancée à un lord. Bientôt, le garçon devient le messager clandestin des deux amants, chargé de transmettre leurs lettres tout en nouant une attirance mêlée de jalousie pour ces deux êtres qui se servent de lui pour attiser leur désir interdit…

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Grand chef d’orchestre maniant perversité et malaise, Joseph Losey laisse s’immiscer, sous la sophistication des décors et des costumes, la cruauté des rapports entre castes, l’hypocrisie d’une Angleterre marquée par les mœurs victoriennes. Ici, l’hédonisme de la nature, capturé avec la grâce picturale d’un James Ivory – impossible de ne pas penser que le cinéaste a été influencé par l’esthétique de Losey en voyant les chapeaux blancs se détachant sur les herbes hautes –, n’est qu’un trompe-l’œil.

À l’image de la Belladone, plante toxique que les enfants cueillent au début du film, chaque détail augure un drame à venir. C’est cet escalier du manoir de Brandham Hall, avec ses portes secrètes, dont Leo emprunte les portes secrètes mais qu’il ne gravira jamais vraiment ; le terrain de cricket où s’exprime en douceur la domination d’une classe sur une autre, ou encore des bruits de couloir étouffés.

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De complice à voyeur, il n’y a qu’un pas – un glissement dangereux que Joseph Losey matérialise par le motif très cinématographique de la pulsion scopique. Filmé en train d’observer derrière des vitres, des encadrures de portes, Leo devient malgré lui l’observateur et le pion d’un désir triangulaire, créé par l’égoïsme des adultes.

Avec une fluidité impressionnante, comme si sa caméra était un œil tout-puissant, Joseph Losey examine ainsi la naissance d’une blessure d’enfance, mais aussi celle d’un érotisme juvénile solaire, grâcieux. C’est dans la coexistence de ces forces contraires – l’émotion des premières fois accompagnée du traumatisme de l’entrée dans le monde adulte – que le film trouve toute l’élégance de sa nuance.

Le Messager de Joseph Losey, Les Acacias, 1h56, ressortie le 5 décembre en salles

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