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« La Traversée » : un bain pictural surréel

  • Olivier Marlas
  • 2021-09-24

Ce premier long métrage d’animation retrace l’exil d’un frère et d’une sœur brinquebalés sur les routes imaginaires d’une Europe diablement inquiétante. Un conte cruel plein de tendresse, à mi-chemin entre peinture et cinéma.

Près de quinze ans après les prémices du projet lors d’une résidence d’écriture à l’abbaye de Fontevraud, c’est peu dire que La Traversée ne dessine pas seulement l’odyssée d’une fratrie, mais aussi celle d’une œuvre hors norme, longtemps orpheline de financements et confinée dans l’anti­chambre du cinéma français. Sujet peu vendeur, méfiance envers une plastique si singulière, frilosité de l’industrie : les raisons de cette attente s’égrènent et s’accumulent. Elles sont aujourd’hui balayées par un film à la puissance expressive exceptionnelle, imaginé comme un tableau en continuel mouvement. Grâce à la technique de « peinture animée », consistant à peindre directement sous la caméra (dessins photographiés sur plaque de verre, puis ajustés sur la même surface), la cinéaste d’animation Florence Miailhe donne à voir les contours d’un monde surréel, dans lequel chaque texture semble vibrer à l’intérieur du plan.

Au-delà des couleurs en tant que telles, c’est l’impression de ne jamais savoir à quoi s’attendre, de naviguer au centre des lieux comme s’ils étaient vivants, prêts à bondir avant de se métamorphoser, qui rend la moindre scène unique. Dans un style différent, le film rappelle par instants l’art de la transformation et les pouvoirs d’invention graphique du formidable Paprika de Satoshi Kon. Soit l’idée de convertir le décor, royaume des illusions, en une grande fabrique à rêves ou à cauchemars. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas à négliger, car La Traversée s’inspire de l’histoire familiale de Miailhe, dont les arrière-grands-parents ont fui les pogroms d’Odessa avec leurs enfants au début du XXe siècle.

Dissimulée sous les atours du conte, cette mémoire de l’intime s’incarne dans le parcours chaotique de Kyona, 13 ans, et d’Adriel, 12 ans, tous deux séparés de leurs parents à la suite d’un contrôle de police qui a mal tourné, à quelques encablures de leur village natal incendié. Enfants des rues livrés aux passeurs, aux trafiquants et aux centres de rétention, ces personnages portent en eux l’éternelle douleur des migrations forcées et le poids des migrations modernes. Une analogie jamais démonstrative, toujours guidée par les vents de l’imaginaire qui permettent à cette fiction d’enjamber le fleuve endormi du film à message ou du simple parcours initiatique. À mesure que les monstres de l’enfance (géniale séquence chez des ogres aux traits humains) étendent leur ombre sur le récit, les frontières du réel se brouillent délicatement. Un bain pictural dont on sort les yeux hagards, fascinés par les merveilles et les horreurs du monde.

3 questions à Florence Miailhe

Vous aviez l’habitude de travailler seule sur vos courts métrages; or vous avez dirigé une quinzaine d’animateurs pour ce film. Aviez-vous peur de ne pas reconnaître votre trait ?

C’était exactement l’une des difficultés du film. Un équilibre à trouver. Il fallait les laisser avoir leur propre façon de faire, tout en les contrôlant suffisamment pour que ça ressemble à ce que je fais. J’avais quand même sélectionné un certain nombre d’animatrices, donc j’étais avec des gens qui a priori pouvaient mieux s’intégrer à un style approchant le mien.

Toute votre œuvre baigne dans l’univers du conte. Pourquoi ce fil rouge ?

Le temps du conte me plaît. Et puis, l’intemporalité et la géographie inventée sont parfaites pour mon approche de l’animation. En ce moment beaucoup de films d’animation parlent d’histoires réelles, mais, essayer de reconstituer le réel en dessin, moi ça ne m’amuse pas tant que ça. Je trouve que le conte permet de projeter facilement sa propre histoire.

Le film reflète un monde d’une grande noirceur, mais la violence n’est jamais étouffante…

Oui, je pense que ni Marie Desplechin [coscénariste du film, ndlr] ni moi n’avions envie de tomber dans le pathos. Et, en même temps, on ne voulait pas non plus édulcorer le sujet. Dans le film, ces enfants ne pleurnichent pas, ils essaient de passer à autre chose, même si, en arrière-plan, ils pensent tout le temps à leur famille.

La Traversée de Florence Miailhe, Gebeka Films (1 h 20), sortie le 29 septembre

Images : Copyright Gebeka Films

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