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Jean-Baptiste Fressoz : “Si la perspective de la transition énergétique a été généralement acceptée, c’est à cause d’une histoire fausse”

  • Jean-Marie Durand
  • 2023-12-27

Dans son nouvel essai, Sans transition, une nouvelle histoire de l’énergie (Seuil), l’historien des sciences, des techniques et de l’environnement, Jean-Baptiste Fressoz, interroge les ambivalences de la « transition énergétique ». Cette croyance dans les promesses de la transition nous empêcherait, selon lui, de penser rigoureusement le défi climatique. Car l’histoire de l’énergie est moins celle des transitions que celle d’une intrication entre toutes les énergies.

Pourquoi l’idée de « transition énergétique », devenue fétiche pour notre époque confrontée au défi climatique et à la nécessité de décarboner nos économies, vous paraît-elle trompeuse ? 

Parce qu’elle minimise radicalement les transformations qu’il faut accomplir pour tenir nos objectifs climatiques (ne pas dépasser 1,5 °C ou 2 °C). Elle fait croire qu’un monde à peu près semblable au nôtre, mais sans carbone, est à portée de main, et cela en trois ou quatre décennies. Il s’agit là d’une illusion qui néglige les dynamiques énergétiques et matérielles contemporaines. Grâce aux énergies renouvelables, on peut – et encore cela n’est pas si simple – décarboner la production électrique. C’est une excellente nouvelle, mais il ne faut pas en surestimer la portée. L’électricité ne représente que 40 % des émissions mondiales et 40 % de cette électricité est déjà décarbonée. En France, l’électricité ne représente que 5 % des émissions et moins d’un tiers de l’énergie consommée.

Le problème est que cette électricité « verte » énergise un monde matériel qui reste et restera encore longtemps dépendant du carbone. Depuis trente ans, l’intensité CO2 de l’acier stagne, l’intensité CO2 du ciment augmente… On pourrait encore parler de l’agriculture – on utilise de plus en plus de tracteurs et d’engrais – du commerce maritime, de l’aviation, du plastique, de la pétrochimie, tout un ensemble de secteurs dans lesquels la décarbonation demeure assez fantomatique et qui mettent hors de portée les objectifs de l’accord de Paris.

D’où l’absurdité de vanter les mérites de la transition ?

Dire cela, ce n’est absolument pas « critiquer la technique ». C’est même, au contraire, la respecter. Prenez un avion de ligne. C’est un objet extraordinairement complexe et très optimisé – ce n’est pas pour rien que deux entreprises dominent le marché. Et c’est aussi pour cette raison que la seule option climatiquement réaliste est de réduire son utilisation. Le cas de l’aviation illustre bien les effets délétères de l’idée de transition : invoquer un avion à hydrogène « zéro carbone » évite de poser la question des fins – quel vol est réellement utile/indispensable ? – et de la répartition des émissions de CO2. Plus prosaïquement, cela empêche aussi de poursuivre des voies technologiques différentes – modifier les avions afin de les faire voler moins vite pourrait économiser du carburant.

Votre livre insiste sur ce fait : l’histoire de l’énergie est moins celle de transitions que celle d’une intrication entre toutes les énergies, d’une symbiose entre les énergies et les matières. Qu’est-ce que cela change de prendre la mesure de cette « expansion symbiotique de toutes les énergies » pour affronter le défi climatique actuel ?

Ce point est effectivement crucial. Si la perspective de la transition énergétique a été généralement acceptée, c’est à cause d’une histoire fausse. Si vous croyez que l’histoire de l’énergie est celle de transitions successives, du bois au charbon puis du charbon au pétrole, cela vous incite à imaginer qu’il suffit de faire une « nouvelle transition », hors des fossiles, pour résoudre la crise climatique. Grâce à cette histoire, la lutte contre le changement climatique s’inscrit dans la continuité du progrès technologique. C’est cette manière de voir les choses qu’ont par exemple défendue les économistes les plus renommés sur le climat et l’innovation : William Nordhaus et Paul Romer – récipiendaires du Prix Nobel d’économie en 2018. 

Or cette histoire est fausse. Toute discussion un peu sérieuse sur le climat et l’environnement doit partir du constat que malgré toutes les innovations du xxe siècle, aucune matière première n’est devenue obsolète. Presque toutes les matières n’ont fait que croître. Il faut bien distinguer dynamique technologique et dynamique matérielle. Prenez le cas de l’éclairage, révolutionné par l’électricité. Certes, cette technique rend la lampe à pétrole obsolète, et pourtant on n’a jamais brûlé autant de pétrole pour s’éclairer : les phares des voitures consomment plus de pétrole que le monde entier en 1900… On pourrait multiplier ce genre d’exemple.

L’histoire de l’énergie est donc purement cumulative, dites-vous.

Oui. On n’a toujours pas passé le pic du pétrole, ni celui du charbon, ni celui du bois. Si on prend l’histoire de la révolution industrielle, le récit standard la présente comme une transition du bois au charbon, ce qui est faux : le charbon stimule la consommation de bois. Par exemple, rien que pour étayer ses mines de charbon, l’Angleterre consomme plus de bois en 1900 qu’elle n’en brûlait en 1800… L’Angleterre brûle aussi quatre fois plus de bois aujourd’hui qu’en 1800 et ce dans une seule centrale électrique… En 2023, la consommation de bois énergie est toujours à la hausse. Le bois représente plus d’énergie que les panneaux solaires, les éoliennes et l’hydraulique, et deux fois plus que le nucléaire… Le pétrole accroît la disponibilité de bois et donc ses usages énergétiques. Depuis les années 1960, la consommation de charbon de bois a explosé dans le monde pauvre, du fait de l’urbanisation et des camions qui permettent son transport.

Le pétrole stimule aussi la consommation de charbon, qui est la principale énergie utilisée pour produire l’acier, le ciment et donc les voitures, les routes, les bâtiments, etc. Les énergies ne sont pas en compétition, elles sont en symbiose. Ce qui nous ramène à votre première question : si l’électricité verte énergise le même monde gris fait de voitures, de ciment, d’acier, d’engrais, de plastique, cela induira des consommations importantes de fossiles, des consommations qui pourraient stagner ou diminuer d’ici à 2050, mais on restera très loin du net zéro.

La transition est selon vous « l’idéologie du capital au xxe siècle ». C’est-à-dire ? 

Le blabla de la transition a effectivement endormi la lutte climatique. Dans mon livre, je montre comment cette notion a été sciemment promue par certains experts américains des années 1990, très influents au sein du GIEC, qui la savaient pourtant parfaitement illusoire. Cette expertise est explicitement poussée par l’administration George Bush père : il faut orienter la discussion sur la technologie pour éviter les questions qui fâchent : la responsabilité des États-Unis dans le réchauffement – à ce moment, ce sont de loin les premiers émetteurs –, le niveau de production et la répartition internationale du quota qui reste à émettre. Actuellement, toutes les entreprises, même les plus polluantes se déclarent « en transition ». Là encore, l’histoire permet un certain recul : dès 1982, Exxon prétendait agir pour la transition et, en 2000, British Petroleum devenait Beyond Petroleum – on sait ce qu’il en est advenu. Vinci promeut « la route verte », Airbus l’aviation durable, etc. La transition énergétique est devenue le futur politiquement correct du monde industriel. 

Vous écrivez un « essai d’histoire matérialiste » en assumant ne proposer aucune issue. Faudrait-il renoncer à la possibilité de défendre une utopie verte et émancipatrice ?

Non, bien sûr, mais l’utopie n’est pas du ressort de la science historique. Elle peut aussi être contreproductive. Le débat climatique a beaucoup pâti des « entrepreneurs en solution ». L’économie, la philosophie, la sociologie, les sciences politiques ont souvent promis bien plus qu’elles ne pouvaient offrir, proposant des « solutions » sans avoir jaugé la profondeur du problème. On fait comme si les verrous technologiques étaient inexistants ou bien laissés à l’expertise du groupe III du GIEC, et la transition devient alors soluble dans diverses réformes. Il est de bon ton de moquer le « technosolutionisme » supposé des ingénieurs, mais les postures normatives qui règnent en sciences sociales sur le climat sont bien plus ridicules encore. Concernant l’histoire, on peut simplement constater qu’elle n’a plus prise sur la courbe des émissions de CO2. La crise de 1929 avait provoqué une baisse d’un quart. À l’inverse, le choc pétrolier de 1979 ou la crise financière de 2008 ont eu des effets modestes (− 6 % et − 1 %).

Même les confinements de 2020, qui avaient touché jusqu’à 4 milliards de personnes, n’ont fait diminuer les émissions mondiales que de 5 % et elles sont reparties de plus belle depuis. On ne peut pas construire une politique climatique un tant soit peu rigoureuse sur de la mauvaise histoire.

Une rencontre suivie d’une signature le 30 janvier est prévue au mk2 Bibliothèque, à 20 h. Pour y assister, cliquez ici.

Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie (Seuil, 430 p., 24 €)

Photo (c) Manuelle Marchadour

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