CinémaCultureLe magazine
  • Article
  • 2 min

Irène Théry : « Nous avons tendance à oublier notre propre civilité, la “règle du jeu” organisant la vie sexuelle. »

  • Joséphine Dumoulin
  • 2022-10-31

Irène Théry est sociologue. Spécialiste de la famille, du genre et des relations sexuées, on lui doit notamment l’invention du terme « famille recomposée ». Invitée par mk2 Institut, elle publie cette rentrée « Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle, un ouvrage socio-anthropologique », jalonné par des récits personnels, dans lequel elle propose de faire une généalogie du mouvement #MeToo. Rencontre.

Le mouvement #MeToo n’a pas seulement mis au jour un ensemble de violences exercées envers les femmes, il a aussi inventé, selon vous, une nouvelle « civilité sexuelle ». Comment définiriez-vous cette notion ?

La civilité sexuelle est l’ensemble des significations et des valeurs, des règles et des usages qui, dans une société, permettent à chacun de savoir ce qu’il peut attendre de l’autre selon son statut d’âge, de genre, sa place dans la parenté, son statut social, etc. Ainsi, toute société opère une division entre une sexualité permise et une sexualité interdite, avec toute une palette de degrés dans chaque cas. Nous avons tendance à oublier notre propre civilité, la « règle du jeu » commune organisant la vie sexuelle, car dans nos sociétés la sexualité est vue comme un ensemble de dispositions de l’individu, très personnelles, innées et acquises, appartenant à l’intimité.

mk2 institut

Découvrez le programme

Votre essai retrace une histoire du permis et de l’interdit dans nos vies sexuelles, marquée par trois révolutions. Quelles sont-elles ?

Je pars des grands débats théologiques des premiers siècles du christianisme, pour qui la concupiscence est « le » signe de la nature déchue de l’humanité. Pour faire son salut, accéder à la vie éternelle, il n’y a que deux moyens : la virginité, le célibat et la continence, un idéal que peu pourront atteindre ; ou le mariage, mais à condition de s’engager à discipliner toute sa sexualité pour qu’elle ne serve que le devoir conjugal de procréation. Tout le reste est péché de stupre.

Une première révolution a alors lieu au XVIe siècle, quand le pouvoir séculier proteste contre l’autorité exclusive sur le mariage de l’Église de Rome. Le roi de France exige le consentement des parents, car le mariage n’a pas pour seul enjeu le salut de l’âme ; c’est aussi une institution majeure de la société et de sa reproduction dans le monde humain ici-bas. C’est la première grande étape vers la sécularisation du mariage.

La deuxième révolution advient en 1789, avec la création du mariage civil : au nom de l’amour et de la liberté individuelle, on refait du consentement des époux, et non de celui de leurs parents, le cœur du mariage. Mais, rapidement, le code Napoléon institue un « ordre sexuel matrimonial sécularisé ». Le statut matrimonial permet d’opposer une « bonne » sexualité (honorable, légitime, vouée à la procréation) et une « mauvaise » sexualité (immorale, « animale », « vicieuse », quand ce n’est pas « perverse » et « pathologique »). Les deux grands points à retenir sont : la division morale des femmes en deux groupes, les femmes respectables versus les filles perdues et prostituées, une division sans aucun équivalent pour les hommes ; et l’opposition entre une sexualité masculine de conquête et une sexualité féminine de citadelle, qui signifie concrètement une sous-responsabilisation des hommes et une sur-responsabilisation des femmes dans tous les écarts à la norme.

La troisième révolution, liée à l’égalité des sexes, commence dès les années 1930, mais s’impose seulement à partir des années 1970 avec la « libération sexuelle ». Le mariage cesse, pour la première fois dans l’histoire occidentale, d’être le grand opérateur de l’opposition entre le permis et l’interdit sexuel : qui aurait l’idée de dire aujourd’hui que, pour qu’une relation sexuelle soit acceptée, les partenaires doivent être mariés ? L’idée d’une bonne et d’une mauvaise sexualité « en soi » disparaît aussi : le critère de l’accepté, socialement, c’est désormais le consentement à l’échange sexuel lui-même. Tout en est changé.

Alison Bechdel : « J’ai une vraie compulsion de la confession »

Lire l'interview

Que représente le mouvement #MeToo dans cette histoire ?

#MeToo ouvre une nouvelle phase, capitale, de cette troisième révolution. La génération du baby-boom n’a pas toujours suivi les premières féministes mobilisées contre le viol. Beaucoup n’ont pas vu l’immense continent de violences sexuelles cachées que #MeToo 
a permis de révéler, et encore moins compris que l’une des causes de ces violences est le problème de l’asymétrie entre les normes organisant la sexualité masculine « active » et la sexualité féminine « passive ». Les nouvelles générations se sont emparées de ces graves problèmes, avec deux mots d’ordre : « la honte doit changer de camp » et « plutôt que de considérer comme fatal de devoir en permanence protéger vos filles, éduquez enfin vos fils ».

#MeToo a également mis au jour un nouvel idéal du consentement entre les sexes. Quel est-il ?

Mon approche de socio-anthropologue m’a amenée depuis longtemps à souligner que l’égalité des sexes, ce n’est pas seulement des droits égaux, mais qu’elle suppose surtout, sur le plan relationnel, que les femmes soient enfin reconnues comme de vraies interlocutrices, des personnes dont la voix compte. J’ai été très heureuse de découvrir comment Manon Garcia arrivait elle aussi, par la philosophie, à l’idée que l’enjeu actuel est de passer du « consentement asymétrique » traditionnel (il a l’initiative, elle consent) à une idée différente du consentement, fondée sur l’idée de la séduction comme « conversation érotique », un art de susciter le consentement mutuel. Une approche bien différente de ces chartes contractualistes qui voudraient imposer de demander et d’obtenir l’accord verbalisé d’autrui à chaque nouvelle phase de l’action…

Eileen Myles : « Les films de François Truffaut ont été une grande source d’inspiration pour moi »

Lire l'interview

Cette nouvelle civilité souhaite aussi édifier un interdit sexuel entre les âges et les générations, comme le montre la loi du 21 avril 2021 visant à protéger les mineurs des crimes et délits sexuels et de l’inceste. En quoi cette loi est-elle importante ?

L’un des grands changements de la civilité sexuelle contemporaine est la conscience que, au temps du démariage, la norme de virginité des filles jusqu’au moment de mettre la robe blanche des noces s’effondre ; j’essaie de montrer comment toutes les normes et les règles se recomposent pour les enfants et les très jeunes personnes, à qui la loi donne désormais un véritable statut de « non-consentants » aux relations avec des majeurs, par principe, mais aussi pour les relations des adolescents entre eux, qui découvrent peu à peu la sexualité, et que nous n’accompagnons pas assez, laissant se développer des violences entre mineurs et se creuser d’énormes inégalités sociales entre les filles. L’ère #MeToo ne fait que commencer, et il y a devant nous tout un ensemble de nouveaux défis et de nouvelles responsabilités qu’il va falloir apprendre à décortiquer plutôt que de se jeter dans les polémiques dont les réseaux sociaux et les médias.

Irène Théry. Une autre idée du consentement, rencontre modérée par la journaliste Cécile Daumas, le 8 novembre, au mk2 Bibliothèque, à 20 h

tarif : 15 € | étudiant, demandeur d’emploi : 9 € | − 26 ans : 4,90 € | carte UGC/mk2 illimité à présenter en caisse : 9 € | tarif séance avec livre : 22 €

Moi aussi. La nouvelle civilité sexuelle d’Irène Théry (Seuil, 400 p., 22 €)sont si friands.

Inscrivez-vous à la newsletter

Votre email est uniquement utilisé pour vous adresser les newsletters de mk2. Vous pouvez vous y désinscrire à tout moment via le lien prévu à cet effet intégré à chaque newsletter. Informations légales

Retrouvez-nous sur