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Karim Leklou : « Le film n’aborde pas la croyance de façon sectaire, plutôt comme une croyance dans les hommes »

  • Laura Pertuy
  • 2022-05-21

Déjà présent à Cannes l’an dernier pour BAC Nord de Cédric Jimenez et Un monde de Laura Wandel, Karim Leklou trouve dans Goutte d’or de Clément Cogitore (« Ni le ciel ni la terre », 2015) un rôle à la mesure de sa virtuosité. Sa composition autour d’un voyant qui communique faussement avec les défunts raconte avec habileté la recherche de sens et les errances de notre époque.

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C’est ta première incursion dans le cinéma de Clément Cogitore. Était-ce un univers auquel tu étais déjà sensible ?

J’avais eu la chance de voir Ni le ciel et la terre grâce à mon ami Swann Arlaud [qui en tient l’un des rôles-titres, ndlr] et j'avais été bluffé ; ce n'est pas un film de guerre classique mais un regard sur l’attente, avec des notions d’irréel. J'avais aussi adoré le documentaire de Clément qui se déroule au fin fond de la Sibérie, Braguino, ainsi que sa mise en scène à l'Opéra Bastille, Les Indes galantes. Je trouvais qu'il portait une nouvelle voix de cinéma très puissante et un langage filmique très fort. En découvrant cet objet scénaristique qu’est Goutte d’Or, j’ai été frappé car je ne trouvais pas de références similaires dans le paysage cinématographique, si ce n’est les frères Safdie et leur façon de montrer « la fièvre de la ville ». Je n'avais jamais fait de polar mystique urbain, ni n'en avais rencontré dans le cinéma français. Le langage de Clément Cogitore réinvente autant les personnages que le cinéma français.

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Ramsès est un personnage ambivalent. Rationnel, rentré, il tient un cabinet de voyance basé sur un faux mysticisme, or l’histoire vient le chercher sur ses propres terres, avec cette vision qu’il a un jour et qu’il ne peut expliquer. Qu’est-ce qui vous a plu chez lui et comment avez-vous travaillé à sa construction ?

C’est un personnage hyper intéressant, en effet. Avec Clément, on a engagé un vrai travail pour lui trouver une voix. Il ne fallait pas tomber dans une imagerie américaine avec l’idée d’un pasteur complètement fou qui ferait des séances collectives ultra démonstratives, ni dans l’exotisme que l’on voit parfois au sujet des marabouts, avec des propositions folles comme faire disparaître ton coronavirus, faire que ta voisine tombe folle amoureuse de toi... On est plutôt partis d'un imaginaire pour créer un voyant 2.0 qui travaille différemment des autres. Comment faire pour que ce type soit crédible dans le quartier de la Goutte d’Or, où se déroule le film, de nos jours ? Il fallait que ce soit une sorte de monsieur Tout-le-monde qui se fonde complètement dans la masse, qui ne vende pas quelque chose de spectaculaire mais au contraire travaille dans l'empathie totale, qui soulage les douleurs de ses clients.

Ça dit quelque chose du monde d’aujourd’hui : les gens affluent pour trouver du réconfort, pour combler un vide… Au final, Ramsès vit d’un commerce de la consolation.

Certes, il a un business autour de la mort – puisqu’il fait parler les défunts, ou en tout cas ce que les réseaux sociaux disent d’eux – mais il n’est qu’un narrateur, en somme. C’est avec les éléments qu'on lui donne qu'il raconte des choses et qu'il peut répondre à une certaine douleur. Cette idée me paraissait vraiment brillante. C’était important de ne pas faire de lui un cynique ; il a peut-être hérité de quelque chose qu'il ne voulait pas, comme on hériterait d’un cabinet d’avocats, et a très peur du côté irrationnel de son père.

Justement, il semble être en questionnement quant à son identité, avec un rapport trouble à son père (personnage très versé dans le mysticisme), l’absence de sa mère…

Ramsès a peur de la manière dont il s’est construit dans son rapport à son père, alors il essaie de cadrer sa vie. Il y a quelque chose qui l’habite dès le départ, d’où son rapport maladif à l'argent, à quelque chose de très concret, donc. Ramsès palpe les billets, comme pour se dire qu’il possède, il va vers des choses matérielles qui le sécurisent puisqu'il y a un terrible déficit affectif chez lui. De cette base très tangible, il va se retrouver pris dans un engrenage complètement fou. Je n’avais jamais eu de personnage de cette dimension à jouer et j’en suis royalement heureux.

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C’est aussi quelqu’un qui semble ne jamais dormir ni manger, évoluer dans l’obscurité, pas si loin finalement du surnom que lui donne ces enfants des rues venus de Tanger, « Le Mage ». Sa démarche est mystérieuse, presque bestiale.

Avec Clément, nous avons surtout travaillé sur les scènes de consultations, les silences, sur une sorte de musicalité différente, de moments hors du temps, ce qui m’a ensuite permis de tirer le fil du personnage. J’ai aussi apprécié le fait que le film n’aborde pas la croyance de façon religieuse, ou sectaire, mais plutôt comme une croyance dans les hommes, telle qu'elle existe depuis des millénaires. Ça rend Goutte d’Or très universel. Clément Cogitore est quelqu'un qui explore de nouvelles voies, qui sort du contexte franco-français, avec une vision qui lui permet d’aller vers un ailleurs.

La mystique se loge aussi dans l’utilisation de la langue arabe, portail qui s’ouvre vers un autre monde.

Ramsès est né en France et son père ne lui a pas transmis le don de la langue. Il parle donc très mal arabe et je trouvais bien amené le fait qu’il ne se trouve pas au même niveau de maîtrise de la langue que les enfants auxquels il est confronté. Ça racontait une différence culturelle intéressante. Parfois, dans les films, il y a une uniformisation de la langue qui est étrange, or dans Goutte d’Or, Clément a pris en compte toutes les spécificités pour chaque personnage, ce que je trouve très beau.

Le film montre aussi un territoire en mutation, où les classes populaires ont de moins en moins leur place, et où les enfants sont livrés à eux-mêmes.  

J’ai le sentiment que le phénomène ne touche pas que Paris. Dans toutes les grandes villes, il y a quelque chose de tentaculaire et les classes les plus populaires sont poussées vers la périphérie. Ça interroge également l’origine de la violence chez ces enfants, la façon dont, finalement, elle est aussi fabriquée par la ville. C’est terrible, on oublie parfois de regarder ces enfants en tant que tels. Clément en fait des personnages pas manichéens pour un sou ; ils sont d'une extrême humanité tout en ayant un quotidien terrible, complexe, et une vraie violence intérieure en eux liée à leur parcours de vie. Sans jamais en faire un pamphlet et en abordant la question dans ce qui se rapproche d’un polar urbain, Clément élève le sujet. 

Mais d’ailleurs, « Cogitore », ça se dit à la française ou à l'italienne ?

À la française, je pense, même si passées 4h du matin, ça tourne plutôt au « Cogitoreeee Cogitoreeee oh eh oh eh oh eh » (rires) ; c'est l'hymne qu'on lui a dédié avec quelques techniciens, très tard à Porte de la Chapelle, un soir.

Portrait : Laura Pertuy

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