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Jean-Claude Carrière : « En général, quand on travaille pour sa statue, elle se brise vite »

  • Timé Zoppé
  • 2019-12-20

À 88 ans, il vient de publier Ateliers, un livre dans lequel il narre avec passion et malice des morceaux de sa vie ahurissante. Jean-Claude Carrière, romancier, dramaturge et coscénariste de Luis Buñuel, Jonathan Glazer, Pierre Étaix ou encore Volker Schlöndorff, nous a ouvert les portes de son hôtel particulier à Pigalle. Un endroit aussi chargé d’histoire que lui, idéal pour revenir sur la carrière sans pareille de cet inépuisable et sémillant créateur.

Au sud de Pigalle se niche une cour à la végétation luxuriante, havre de paix protégé de l’agitation des rues commerçantes alentour. Pas étonnant qu’on y trouve la maison de Jean-Claude Carrière, lui qui a besoin de tranquillité pour écrire. Pour écrire, mais pas pour vivre : à peine nous a-t-il accueillies, s’excusant de ne plus être véloce à cause de son arthrose, qu’il est déjà en train de crapahuter dans toutes les pièces pour trouver l’endroit où notre photographe pourrait tirer son portrait – et aussi, on le devine, pour le plaisir de nous raconter des histoires. Sa demeure ? Une ancienne maison close qui a abrité, au dernier étage, l’atelier de Toulouse-Lautrec.

Sur le palier, Carrière s’arrête, prend la pose : «Jeanloup Sieff est venu un jour, il a pris une unique photo de moi ici, et il est reparti. Elle était bonne.» Les souvenirs remontent de partout : dans l’entrée, son portrait en bleu, peint par son ami Julian Schnabel ; dans le salon, celui, majestueux, de son épouse, la femme de lettres iranienne Nahal Tajadod ; le petit carlin qui s’agite entre nos pieds est prénommé Angie, en hommage à sa grande amie Angie Dickinson (actrice dans Pulsions de Brian De Palma, 1981) ; dans le vaste escalier d’architecte, au centre, il repense à son amitié avec Robert Doisneau, qui l’y a tant photographié ; dans son bureau au sous-sol, une photo légendaire : lui, Luis Buñuel, George Cukor, Alfred Hitchcock, William Wyler, Billy Wilder, entre autres… («Aujourd’hui, l’original vaut une fortune. Jamais ces gens ne s’étaient tous réunis, c’était l’Olympe!») ; un vestibule dont les murs sont recouverts de masques et de peintures mexicains le lance sur ses innombrables voyages avec Buñuel. Un intérieur à l’image de Jean-Claude Carrière : foisonnant, généreux, qui attise la curiosité sans jamais se départir d’un humour et d’une joie de vivre hors du commun.

Vous n’êtes pas fatigué?

Ah ! mais dès que vous serez partie, je serai au boulot ! J’adore ça. Quand je suis malade, grippé, fatigué, je me mets devant l’ordinateur et ça y est, je vais mieux.

Comment avez-vous découvert le cinéma, enfant?

Je suis de l’origine la plus modeste possible, la toute petite paysannerie qui ne peut plus vivre aujourd’hui. Quand j’avais 8 ou 9 ans, mes parents m’ont emmené voir un film de Marcel Pagnol près de mon village de l’Hérault. J’ai été fasciné de découvrir des images en mouvement. Chez moi, il n’y avait pas une image et pas un livre, et j’ai finalement passé ma vie dedans… Pendant la guerre, grâce à mon institutrice, j’ai décroché une bourse qui a permis de me mettre dans un collège religieux. On avait le cinéma tous les dimanches, que des films français et allemands. J’ai vu ceux de Fritz Lang, ça a été un choc. J’ai revu Metropolis dix fois par la suite. En avril 1945, mes parents ont dû venir gérer un café à Montreuil-sous-Bois ; la guerre se terminait le mois suivant. Tout le cinéma américain a débarqué. C’était aussi l’année des Enfants du paradis – on le connaissait par cœur –, et je me suis tout de suite inscrit à la Cinémathèque.

Vous avez réalisé quelques courts métrages, mais jamais de long. Pourquoi?

Parce qu’au moment où vous devenez metteur en scène de cinéma, vous ne pouvez plus rien faire d’autre. Ni écrire de livres – vous ne serez pas considéré comme un écrivain –, ni de pièces de théâtre, ni de chansons. Bon, j’ai tout de même coréalisé un court métrage qui a eu l’Oscar en 1962, Heureux anniversaire, avec Pierre Étaix – à l’époque, je ne savais même pas ce qu’était un Oscar. À 20 ans, j’étais normalien, tout me destinait à l’enseignement. Vers 25 ans, ma vie a été coupée : vingt-neuf mois de service militaire, la moitié en Algérie. Au moment où on a la plus grande vitalité… Je suis revenu, j’avais presque 30 ans. C’est avec Étaix que j’ai redémarré.

Heureux anniversaire de Pierre Étaix (partie 1)

Vous avez commencé le cinéma dans un registre comique burlesque avec Étaix et Jacques Tati. Ça vous a manqué par la suite, cette forme d’humour?

Oui, je la garde au cœur. Les années 1920 du cinéma américain, le slapstick, c’est 
peut-être ce qu’il y a de plus beau dans l’histoire du cinéma. Étrangement, cette décennie correspond exactement au Surréalisme. Après la guerre de 1914-1918, il y avait un bouleversement du monde, quelque chose de commun. Après la 
Seconde Guerre mondiale, André Breton pleurait en se demandant «Comment peut-on encore scandaliser après Auschwitz?» C’est allé tellement loin que toute espèce 
de provocation estudiantine paraissait ridicule, à côté.

Dans votre livre, vous revenez sur le contexte de la création. Des voyages partout, des lieux mystérieux et isolés, de longues promenades… À quel point le cadre compte dans votre écriture?

Beaucoup. La solitude, ne pas être distrait par des visiteurs… J’ai toujours écrit comme ça : avec Étaix, avec Buñuel, même avec Shakespeare ! On n’était toujours que tous les deux. Quand je « travaillais » avec Shakespeare, je commençais à 7 heures du matin, et il venait s’asseoir à côté de moi pendant deux heures. Je faisais comme s’il me faisait des remarques.

Gérard Oury, Michèle Morgan, Mario Adorf , Jean-Pierre Cassel, Jean-Claude Carrière et Pierre Mondy à la première du Tambour (1979) de Volker Schlöndorff © Rue des Archives – AGIP

Pour certains scénarios, comme ceux du Charme discret de la bourgeoisie de Buñuel (1972) ou de la pièce Le Mahabharata, adaptée de la gigantesque épopée indienne et mise en scène par Peter Brook (1985), votre travail s’est étalé sur plusieurs années. Vous ne vous êtes jamais découragé?

Pour Le Mahabharata, une nuit, à 5 heures du matin, Peter m’a tendu la main et m’a dit : «Ça prendra le temps que ça prendra, mais on le fera.» Ça a pris onze ans. Personne d’autre au monde ne l’avait fait, même pas les Indiens. C’était la chose la plus difficile de ma vie, plus que Shakespeare. J’essayais de pénétrer une autre pensée par les mots. Heureusement, j’ai toujours été un gros bosseur.

Vous avez coécrit des films comme Belle de jour (1967) et Cet obscur objet du désir (1977) de Luis Buñuel ou Max mon amour de Nagisa Ōshima (1986) avec d’autres hommes alors qu’ils sont centrés sur les désirs de femmes. Comment avez-vous procédé pour bâtir un regard juste?

Je doute que les désirs des hommes et des femmes soient différents, il y a beaucoup plus de ressemblances qu’on ne le croit. Mais pour Belle de jour, étant deux hommes, on pensait ne pas pouvoir imaginer les désirs sexuels masochistes féminins de l’héroïne ; c’eut été tricher. On a beaucoup enquêté, aussi bien dans des bordels de Madrid que chez les lectrices du journal Marie France. Toutes les rêveries sexuelles de Séverine nous ont été racontées par des femmes.

Je viens d’écrire un scénario avec Louis Garrel qui porte sur l’écologie, mais personne n’en veut.

Vous aviez écrit une ébauche de scénario avec Buñuel sur des terroristes menaçant de faire sauter le Louvre s’il ne se produisait pas un «renversement du monde». Comment vous imagineriez cette histoire, aujourd’hui?

Certainement qu’il y aurait des personnages de 12 ou 13 ans qui diraient à leurs parents : «Vous, vous avez 40 ans, 50 ans, votre vie est faite. Mais quelle vie vous allez nous laisser?» J’ai été un écologiste de la première heure, avec René Dumont, en 1962-1963. J’ai défilé, j’ai protesté, j’ai écrit. Tout le monde s’en foutait : on était dans le progrès, les années fric, le confort… Encore aujourd’hui : je viens d’écrire un scénario avec Louis Garrel qui porte précisément sur l’écologie, mais personne n’en veut. Ça gêne, ça dérange…

Il me semble que l’un des enjeux de votre livre, c’est la recherche de l’image que vous aimeriez qu’on retienne de vous. Vous l’avez trouvée?

Non, je ne cherche pas vraiment ça. On travaille pour faire du bon boulot, en pensant aux gens qui vont aller voir l’œuvre, en espérant qu’ils l’aimeront. Au cours de ma carrière j’ai rencontré plutôt des gens bien, consciencieux, sachant qu’ils s’adressent à un public, donc qu’ils ont une influence. Maintenant, on pense beaucoup plus au succès – est-ce que ça va marcher ou pas ? En général, quand on travaille pour sa statue, elle se brise vite.

PHOTOGRAPHIE : PALOMA PINEDA
Ateliers de Jean-Claude Carrière (Odile Jacob, 448 p.)

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