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« Interdit aux chiens et aux italiens » de Alain Ughetto : terre promise

  • Perrins Quennesson
  • 2023-01-19

En racontant l’histoire de sa famille, d’origine piémontaise, sur un demi-siècle, Alain Ughetto déploie un récit intime et humaniste de la migration et raconte les fracas de l’Europe du début du xx  siècle. On ose le dire : c’est un chef-d’œuvre.

L’animation permet tout, même de traverser le temps et la tombe. C’est grâce à elle qu’Alain Ughetto entame un tendre dialogue avec Cesira, sa grand-mère adorée, pour mieux comprendre d’où il vient. Doublée par la voix méridionale d’Ariane Ascaride, cette dernière lui raconte l’histoire de leur famille. Du petit village d’Ughettera (« la terre des Ughetto »), aux cœurs des montagnes piémontaises, jusqu’en France, terre promise à l’accueil pour le moins frileux. C’est un récit de survivances : celle de la tendresse d’un petit-fils pour sa nonna qui n’est plus, celle de l’amour d’un couple à l’écho retentissant, mais aussi celle d’une résilience commune aux exilés. La puissance d’Interdit aux chiens et aux Italiens tient à sa manière de raconter l’histoire par le prisme de l’intime.

Il retrace aussi bien les débuts torturés de l’Europe du xxe siècle, où famines et épidémies succèdent aux guerres, que les annales de l’immigration italienne et, plus largement, de toutes les migrations, dans ce qu’elles ont de douloureux, de beau et d’inévitable. Alain Ughetto donne à voir les invisibles dont il est issu. Ceux qui ont bâti la France et ses infrastructures, comme le barrage de Génissiat, mais qui marchent la tête baissée de peur de perdre ce qu’ils ont si laborieusement gagné. L’idée de construction se retrouve jusque dans le choix du stop motion pour narrer le récit – où le « faire » l’emporte sur le « dire ».

Une animation image par image où la main qui donne vie aux marionnettes intervient de temps à autre à l’écran pour contribuer au dialogue. Où le décor, composé de charbon, de carton ondulé, de noisettes ou même de brocolis, ressuscite une époque, un lieu, une vie. Sans jamais se départir d’un certain humour du désespoir cher à la comédie italienne, Alain Ughetto démontre bien, dans cet hommage à sa famille et à ses frères et sœurs d’exil, qu’il n’y a pas d’amour, juste des preuves d’amour.

Trois questions à ALAIN UGHETTO

Pourquoi avoir voulu raconter 
l’histoire de votre famille en 
stop motion ?

Tout ce que j’ai appris de mon père, je l’ai appris par les mains. Il parlait très peu, mais il bricolait beaucoup. Alors je bricolais avec lui. J’ai su ensuite que mon grand-père fabriquait ses outils, ses râteaux, ses pelles, et qu’il avait transmis ce savoir à mon père. La meilleure façon de les raconter était donc d’en passer par mes mains… aidées de centaines d’autres pour animer ces marionnettes.

Les éléments du décor semblent également raconter votre histoire…

Quand je suis allé voir le fameux village d’Ughettera, d’où venait ma famille en Italie, il n’y avait plus rien. De leur travail de paysan ou de charbonnier, il ne reste plus que des ruines sur lesquelles la végétation a repoussé. J’ai donc récupéré tous les éléments qui faisaient leur quotidien – le charbon, les brocolis, les châtaignes – pour les transformer en montagnes, en arbres ou autres. Dans ce décor, mes ancêtres pouvaient revivre et me raconter leur histoire.

Malgré l’âpreté du récit, votre film ne manque pas d’humour…

Je ne voulais pas être plombant. Mais j’ai remarqué que mes références inconscientes, c’était le Néoréalisme 
de Vittorio De Sica ou la comédie 
à la Ettore Scola. Il n’y a rien à faire, 
je suis bien un fils d’Italiens.

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto, Gebeka Films (1 h 10), sortie le 25 janvier

Image Copyright Gebeka Films

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