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Pasolini, les cent ans

  • Joséphine Leroy
  • 2022-07-11

Cette année marque le centenaire de la naissance du cinéaste italien (1922-1975), dont l’œuvre mystique et provocante a attisé toutes les passions. Alors que ressort en salles cette semaine « Théorème », on a voulu s’arrêter un instant sur la face nomade de ce libre penseur.

En 2022, le fantôme de Pier Paolo Pasolini revient hanter le vaste monde de la culture. Des livres (Archaïsme et impureté. Les écarts de Pasolini, Paradjanov et Oliveira d’Alice Letoulat ; ou bien l’ouvrage collectif Tout sur Pasolini), des expos en Italie ou en France, une vague de ressorties entre juin (Salò ou les 120 Journées de Sodome, distribué par Solaris), juillet (huit films distribués par Carlotta) et août (Théorème, distribué par Tamasa).

Scène culte : "Salò ou les 120 Journées de Sodome" de Pier Paolo Pasolini

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Et aussi la sélection de ses Sonnets (publiés chez Gallimard en 2012), au programme de l’agrégation de lettres modernes. Ce déferlement d’hommages peut avoir un côté étrange, voire franchement ironique, quand on connaît le dégoût du révolutionnaire marxiste, du penseur anticlérical, du pourfendeur des valeurs bourgeoises pour toute forme de béatification.

Ce sentiment évacué, il y a une grande exaltation à redécouvrir par ces multiples entrées l’œuvre de génie du cinéaste, journaliste, poète et écrivain italien, qui n’a pas cessé de se déplacer – formellement, théoriquement et littéralement. C’est sa manière d’appréhender le monde par une perpétuelle mise en mouvement, plus que l’aura sulfureuse qui l’a entouré toute sa vie (de la kyrielle de procès dont il a fait l’objet, principalement pour outrage aux bonnes mœurs, à son assassinat dans des circonstances troublantes – et à ce jour non élucidé – en 1975, en passant par la réception de son brûlot antifasciste Salò… la même année), qui nous interpelle le plus en cet anniversaire. Car on pourrait presque avancer que c’est la clé d’accès à ses plus grands mystères.

« Théorème » de Pier Paolo Pasolini

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PREMIERS EXILS

Cette appréhension du monde trouve probablement son origine dans son enfance chahutée, vécue sous le régime fasciste de Mussolini, après sa naissance le 5 mars 1922. Fils d’un militaire caractériel qui a dilapidé la fortune familiale et d’une mère aimante d’origine bien plus modeste, Pasolini a dû s’adapter à de nombreuses mutations. « Dès ma plus tendre enfance, on a fait de moi un nomade. Je passais d’un campement à l’autre, je n’avais pas de foyer sédentaire. Le temps de naître à Bologne... et mon père nous déplace à Parme. Puis nous allâmes à Conegliano, à Belluno, Sacile, Idria, Cremone, et dans d’autres villes du nord de l’Italie... Mon enfance a été une longue série de déménagements… », avait-il confié au journaliste français Jean Duflot dans Entretiens avec Pier Paolo Pasolini publiés en 1970 aux éditions Pierre Belfond.

Cette confusion originelle fait écho à une entêtante scène du début d’Œdipe roi (1967), où l’ambiance apaisée d’un jardin verdoyant est très vite perturbée : épousant le regard du nouveau-né qui déjà voit sa tragédie annoncée, la caméra balaie à coups de mouvements rapides son environnement arboré.

ŒDIPE ROI (c) 1968 SND (GROUPE M6). TOUS DROITS RÉSERVÉS

On retrouve aussi cette idée d’expatriation hors du cocon dans Mamma Roma, deuxième long de Pasolini sorti en 1962, avec le personnage d’Ettore, fils d’une prostituée quadragénaire, qui est arraché de la campagne où il a grandi sans sa mère pour s’installer avec elle dans la cité fraîchement construite du quartier de Don Bosco, à Rome.

L’adolescent passe son temps à traîner avec les autres jeunes au milieu d’un terrain vague et désolé, filmé cette fois avec une forme de langueur suspendue. L’attention du spectateur est aussi portée sur les ruines qui côtoient dans un même cadre ces nouvelles constructions. Cette fusion presque bâtarde entre vestiges indéboulonnables et modernité grouillante sera au cœur de plusieurs documentaires ambulants de Pasolini.

MONDE NOUVEAU

Dans les années 1960, Pasolini entreprend plusieurs voyages vers des pays du tiers-monde. Il y tournera des carnets de bord filmiques pour toujours inachevés, parce qu’envisagés comme des préparatifs à d’autres films. Le réalisateur français Jean-Claude Biette, qui a été assistant de Pasolini, les nommera les « appunti » (« remarques »). Tous (Repérages en Palestine pour l’Évangile selon saint Matthieu, 1965 ; Notes pour un film sur l’Inde, 1968) nous ouvrent à des considérations politiques vertigineuses. À commencer par Carnet de notes pour une Orestie africaine (1976), où Pasolini visite notamment la Tanzanie et l’Ouganda.

ARCHIVE : Quand Pasolini parlait de son engagement politique

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Sillonnant terrains abandonnés et quartiers occidentalisés, capturant des regards caméra d’une grande intensité – sa spécialité –, il construit des ponts entre Antiquité et époque post-coloniale : « Je crois reconnaître des analogies entre la situation décrite dans l’Orestie [la trilogie d’Eschyle, qui évoque la fondation de la démocratie avec la déesse Athéna, ndlr] et celle de l’Afrique d’aujourd’hui », l’entend-on dire en voix off. La fin du film donne la parole à des universitaires romains venus de divers pays d’Afrique, et donne lieu à des discussions passionnantes, toujours pertinentes aujourd’hui. « On ne découvre pas un monde meilleur, on découvre un monde nouveau », résume l’un d’entre eux. Un autre rappelle que, dans le continent, il existe autant de nuances que de pays. En dehors de ses périples à l’étranger, Pasolini tirera aussi de ses virées en Italie de profondes réflexions politiques.

Pasolini sur le tournage de Carnet de notes pour une Orestie africaine (1976)

LA LONGUE ROUTE DE SABLE

À bord de sa Millecento, Pasolini s’est lancé à l’été 1959 dans un voyage. Départ : Vintimille, ville italienne à la frontière avec la France. Arrivée : Trieste, sur la côte adriatique. Entre-temps, des notes de routard d’où émanent une volupté, une propension à l’autodérision et un regard cinglant sur la grande bourgeoisie, recroquevillée dans ses majestueuses villégiatures. Elles ont été réunies dans l’opuscule La Longue Route de sable, traduit en 1999 aux éditions Arléa, et se lisent comme la preuve ultime qu’il existait une forme de spiritualité heureuse chez celui qu’on a décrit comme un antireligieux virulent. « Mon voyage me pousse vers le sud, toujours plus au sud : comme une délicieuse obsession, je dois poursuivre vers le bas », écrit-il. Au gré du voyage, il prend pour cible les bateaux de Capri « chargés de touristes sacrilèges », « une bande de marchands de Latina, [qui] défendent leur possession d’un bout de banc […] en mangeant du poulet et du pain », le « modèle balnéaire classique du Nord », avec « grande plage parfaitement équipée », villas et hôtels.

Mais il est aussi inondé de joie par la découverte de recoins écartés, d’objets, comme cet « antique siège de bois, ecclésiastique » situé sur les hauteurs de Ravello, sur lequel il s’assoit et dont il dit : « Il y a tant de quiétude ici que je voudrais y mourir, finir ainsi, dans une telle douceur. » Un passage d’autant plus saisissant quand on connaît la mort de Pasolini, dont on a retrouvé le corps, abîmé par des coups de bâtons, écrasé par son Alfa Romeo, sur la plage d’Ostie, la nuit du 1er au 2 novembre 1975. L’impression d’une boucle qui se referme, à l’image de celles des tragédies antiques, qui l’auront poursuivi jusqu’au bout du voyage.

Théorème de Pier Paolo Pasolini, ressortie le 23 novembre, 1h38, Tamasa Distribution

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