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5 figures de monstres humanisés chez Guillermo del Toro

  • Trois Couleurs
  • 2022-01-19

De quoi les monstres sont-ils le nom dans le cinéma horrifique et fantastique de Guillermo del Toro ? Pour tenter de le savoir, on se rapproche de cinq créatures ambigües qui peuplent son univers mythologique et amorcent souvent une réflexion sur la nature humaine.

« Les monstres sont les saints patrons de nos merveilleuses imperfections », déclarait Guillermo del Toro en 2018 lors de la cérémonie des Golden Globes. Chez le cinéaste mexicain, vampires et démons servent à exhumer les fantômes de l’histoire, à questionner la nature humaine ou revisiter des mythes fondateurs. Alors que sort en salles Nightmare Alley, retour sur cinq créatures fantastiques qui peuplent le cinéma du réalisateur mexicain, et nous tendent un troublant miroir de notre humanité.

Un spectre d’enfant dans L’Echine du Diable (2001)

Relire la guerre civile espagnole à l’aune du fantastique : telle est la grande obsession du cinéma de Guillermo del Toro. C’est ce conflit sanglant qu’il prend pour toile de fond dans L’Echine du diable, partiellement produit par Pedro Almodóvar et son frère Agustín via leur société El Deseo. Dans la cour d’un orphelinat où plane la menace de l'explosion d'une bombe, un pensionnaire découvre au sous-sol le fantôme d’un enfant mutilé par la guerre.

Ne vous fiez pas à son allure menaçante, qui ferait pâlir les jumelles de Shining. Constamment en train de saigner, beaucoup plus vulnérable qu’il n’y paraît, ce chérubin balafré incarne cette Espagne meurtrie par la chute du régime démocratique et la victoire des forces du général Franco en 1939. En révélant très tôt l’identité de ce monstre fragile, victime de la cruauté des adultes qui jouent à la guerre, Guillermo del Toro fait ressurgir la mémoire blessée des victimes.

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Le faune dans Le Labyrinthe de Pan (2006)

Considéré comme un prolongement officieux de L’Echine du diable, Le Labyrinthe de Pan prend place cinq après la fin de la guerre civile espagnole. Ofelia, une jeune fille de 12 ans, trouve refuge dans un labyrinthe imaginaire à la lisière d’un bois, pour échapper au despotisme de son beau-père, capitaine de l’armée de Franco. Elle y rencontre un faune, créature emblématique de la mythologie latine qui endossera le rôle de père de substitution.

Ici, Guillermo del Toro renverse notre vision occidentale du monstre comme être malveillant. Mi-bouc, mi-humain, le faune apparaît comme une divinité protectrice, une merveille de la nature. Avec ses écorces d’arbre en guise d’épaulettes, qui lui donnent des allures elfiques, difficile de l’imaginer autrement qu’en gardien sage de la forêt. Mais à l’image de cette nature versatile, tantôt guérisseuse, tantôt cruelle, l’animal hybride met aussi Ofelia à l’épreuve, en la poussant à endosser la brutalité incarnée par le capitaine franquiste… Profondément ambivalente, cette figure du faune matérialise la coexistence de la cruauté et de la bienveillance, deux penchants humains.

L’anti-héros démoniaque d’Hellboy (2004)

Une peau rouge, des poings surdimensionnés, un amour des gros calibres et des cigares… Voilà un héros aux antipodes d'un Clark Kent à la cape immaculée et aux cheveux gominés. Tout droit sorti des enfers par Raspoutine, il était prédestiné à suivre sa nature démoniaque mais sera finalement recueilli par l’armée américaine qui lui donnera l’opportunité de se battre au nom du bien.

Véritable anti-héros, cette brute indisciplinée au tempérament d’adolescent ne pense qu’à couler des jours heureux avec sa petite amie. Malheureusement, n’est pas lambda qui veut, et Hellboy doit affronter sa propre dualité, partagée entre le Bien et le Mal, symbolisée par ses cornes de démon coupées dont la racine subsiste.

Confronté à une horde de nazis revanchards qui tentent de s’approprier ses pouvoirs et de le faire basculer du côté obscur de la force, ce monstre bâtard aux pouvoirs démoniaques nous apparaît finalement comme l’être le plus humain de cet univers. 

Fun-fact : en avril 2021, soit dix-sept ans après la sortie du film, Mike Mignola, le créateur du comic originel Hellboy (1994), a remercié le réalisateur mexicain pour cette résurrection cinématographique inoubliable.

Le vampire dans Cronos (1993)

Depuis ses débuts, le cinéma a souvent succombé au charme irrésistible du vampire. Prêtre des grandes créatures de l'ombre, Del Toro s'est lui aussi laissé séduire. Dans Cronos, son premier long-métrage, il raconte la transformation de Jésus Gris, un vieil antiquaire à la vie familiale paisible qui tombe un jour sur un scarabée doré pour lequel il ressent une étrange attraction, et qui une fois activé, pénètre dans le corps de son propriétaire, déclenchant sa mutation en suceur de sang.

Tranchant avec la représentation du vampire comme créature cruelle tout en conservant une bonne partie de sa mythologie (dont son ultra sensibilité à la lumière, qui peut lui être fatale), Del Toro s’intéresse à la psychologie de son personnage attachant, qui lutte pour préserver son humanité auprès de sa famille. Le coffre à jouets de sa petite-fille, cachette qui l’abrite de la lumière du jour, se substitue ainsi au cercueil menaçant, comme pour rendre palpable l’angoisse de Jésus liée à l’écoulement du temps et à la fatalité de son vieillissement.

L’amphibien humanoïde dans La Forme de l’eau (2017)

Pendant les années 1960, dans une société américaine rongée par les ségrégations raciales, un être amphibien est capturé par l’armée américaine et traité comme un rat de laboratoire par l’impitoyable colonel Strickland. En découvrant son sort, Elisa, une femme de ménage latine et muette, entreprend de libérer cette créature dont elle est tombée amoureuse...

Au moment où sort le film, Donald Trump gouverne les Etats-Unis avec une politique à la fois capitaliste, ultra conservatrice et xénophobe. Guillermo del Toro célèbre tout l'opposé, invoquant la fluidité du désir à travers le motif symbolique de l’eau, du mouvement, pour livrer une ode à l’altruisme, à la tolérance envers toutes les formes d’amour.

Dans ce conte au sous-texte politique évident, le cinéaste fait de sa créature aux branchies saillantes un étendard des minorités persécutées, marginalisées. Son monstre humanoïde, troublant d'anthropomorphisme.

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