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Yannick Kergoat : « Le film s’est réellement écrit au montage, un exercice d’autant plus difficile que la fiscalité n’est pas un sujet sexy »

  • David Ezan
  • 2022-12-07

Monteur de métier, Yannick Kergoat s’est mis à la réalisation avec « Les Nouveaux chiens de garde » en 2011, un docu militant qui dézinguait des médias sous influence politicienne. Il revient cette fois avec un sujet autrement complexe : l’évasion fiscale. Et signe un film d’une grande hauteur de vue, qui dévoile avec espièglerie les mécanismes tordus d’un braquage à échelle mondiale. Rencontre.

Vous vous étiez appuyé sur un essai de Serge Halimi pour coréaliser Les Nouveaux chiens de garde, qui pointait du doigt une sphère médiatique contrôlée par les grandes puissances financières. Sur quoi vous êtes-vous appuyé ici ?

 À l’époque, je m’en suis emparé parce qu’il était au croisement de mon savoir-faire en tant que monteur et de mon engagement chez Acrimed, une association de critique des médias. Je me suis basé là-dessus, mais aussi sur le journal « Le Plan B » ou les films de Pierre Carles. Cette tradition critique acide et humoristique, mon producteur Bertrand Faivre m’a proposé de l’appliquer à un film sur le poids de la finance dans nos sociétés.

On a rapidement pensé à l’évasion fiscale, et on s’est beaucoup documenté avec mon coscénariste Denis Robert [journaliste d’enquête, fondateur du web-média indépendant Blast, ndlr]. Il a un passif important sur ces questions puisqu’il est à l’origine de l’Appel de Genève, où s’étaient réunis en 1996 plusieurs juges d’instruction européens pour faire avancer les moyens de la justice dans les affaires financières. En croisant nos compétences, on a travaillé le sujet sous toutes ses dimensions. Mais le film s’est réellement écrit au montage, un exercice d’autant plus difficile que la fiscalité n’est pas un sujet sexy !

Le film s’ouvre et se clôt par la crise du Covid. Comment a-t-elle impacté le film ?

 La crise sanitaire est apparue lorsque j’entamais la phase de réalisation du film. J’ai immédiatement souhaité l’intégrer, car l’état critique d’hôpitaux en manque de moyens nous a révélé à tous le sous-financement systématique des services publics. À un niveau mondial, ces politiques d’austérité sont liées aux sommes d’argent colossales qui ne rentrent pas dans les caisses de l’État et ne permettent pas le bon fonctionnement des transports, de l’Éducation nationale, de la justice... Ouvrir et clore le film par ce motif-là, associé à l’argument comme quoi « il n’y a pas d’argent magique » opposé aux infirmières par Emmanuel Macron [lors d’une visite à l’hôpital de Rouen, en 2018, ndlr], cela me permettait de jouer avec la perception du spectateur. Si l’on observe ces images avec naïveté au début du film, elles résonnent différemment lorsqu’elles sont reprises à la fin.

« La (très) grande évasion » de Yannick Kergoat

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Avez-vous rencontré des obstacles dans le processus de financement du film ?

 C’est simple : toutes les chaînes télé ont immédiatement refusé d’accompagner le film. On a lancé un crowdfunding pour contrer cet argument qu’elles nous martelaient : « L’évasion fiscale, ça n’intéresse personne. » On a obtenu le soutien de Vincent Maraval et sa société Wild Bunch, puis celui de l’avance sur recettes du CNC après trois essais. Les deux premiers se sont soldés par un échec, mais le mouvement des Gilets jaunes est arrivé entretemps. Je pense que c’est ce qui a convaincu les financeurs de l’importance du film.

Le cinéma est-il un espace plus neutre politiquement que la télévision ?

 Une fois surmontée une éventuelle censure économique, on fait et on dit ce qu’on veut au cinéma ! Les réalisateurs de télévision savent bien à quel point les diffuseurs contrôlent et régulent leur travail. Nous, on ne voulait pas qu’un chargé de programmation vienne nous dire : « Amazon nous paie d’importantes plages de publicité, donc trouvez un autre exemple. » Le cinéma était la seule option possible, et on compte désormais sur le bouche-à-oreille pour créer l’audience du film.

C’est un pari fou d’illustrer graphiquement un phénomène aussi complexe et abstrait que la fraude fiscale, non ?

 Je dis souvent qu’on a tous vu une patte, une défense ou un bout de trompe de l’évasion fiscale, mais que personne ne nous avait montré l’éléphant en entier. Or, le constat du film, c’est que l’éléphant se trouve au milieu du salon ! Les scandales des Panama Papers, des LuxLeaks, des Dubaï Papers, des Pandora Papers ont certes été à l’origine de certains progrès, conditionnés par l’opinion publique. Mais ils s’usent avec le temps, et leur litanie les rend chaque fois un peu moins percutants. Porter ce film, c’est aussi réveiller l’intérêt des spectateurs sur cette question. C’est en faire un enjeu de débat public ; un enjeu politique.

La (très) grande évasion de Yannick Kergoat, sortie le 7 décembre, 114 min., Wild Bunch

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