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Les Pinçon-Charlot : « Ce qui nous motive le plus, c’est la promenade sociologique, le plaisir d’être ensemble »

  • Timé Zoppé
  • 2022-02-01

C'est avec tristesse que l'on vient d'apprendre la disparition, à l’âge de 81 ans, de Michel Pinçon, via « L’Humanité », qui précise que ce dernier est décédé ce lundi 26 septembre. Depuis près de cinquante ans, celui-ci formait avec son épouse Monique Pinçon-Charlot un duo de sociologues combattif. En janvier dernier, ils nous avaient reçu dans leur fief, à Bourg-la-Reine. Monique, qui s’exprimait en leur nom, revenait sur leur vie engagée.

Cet article a été publié en janvier 2022.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, couple de sociologues français qui ont fait de l’étude de la haute bourgeoisie leur cheval de bataille, sont au cœur du beau documentaire « À demain mon amour » de Basile Carré-Agostini. Ils ont accepté de nous recevoir chez eux, dans leur fief de Bourg-la-Reine, en banlieue parisienne. Monique, qui s’exprime en leur nom, est revenue avec plaisir sur leur vie trépidante et engagée, amoureusement partagée depuis plus de cinquante ans.

D’où vient votre engagement ?

Pour Michel, c’est le fait qu’il est né dans une famille ouvrière modeste des Ardennes, où il a vécu dans des conditions difficiles, avec très peu d’espace et d’autonomie personnelle. Il s’est évadé dans des désirs d’une autre vie, il voulait combattre l’injustice de classe dont ses parents étaient victimes. Moi, je suis née dans une famille plutôt aisée de la bourgeoisie de province. C’était l’époque du patriarcat, mon père était extrêmement autoritaire, voire violent. On n’avait pas le droit de parler à table. Il racontait sa vie de procureur de la République en Lozère, comment il avait obtenu telle promotion pour avoir la Légion d’honneur, ses relations avec le président du tribunal ou le directeur de l’hôpital de Saint-Alban-sur-Limagnole… Comme on ne pouvait qu’écouter, j’ai tout emmagasiné. Et puis j’ai dû me dire : « Peut-être qu’un jour j’en ferai quelque chose de positif. » On a tous les deux fait de nécessité vertu.

Dans le documentaire, vous vous montrez avec Michel de manière intime. On vous voit chez vous, lire les journaux dans votre bureau, vous coucher en regardant les informations… Qu’est-ce qui vous a poussés à vous livrer autant ?

Ça s’est installé peu à peu dans la relation avec Basile [Carré-Agostini, le réalisateur, ndlr], que nous ne connaissions pas et qui a su prendre le temps de détailler notre triple engagement: amoureux, sociologique et politique. Il souhaitait montrer notre lutte dans la joie et le recommencement permanent. On ne lâche jamais et on continue toujours parce que, précisément, nous vivons tout cela de manière heureuse et amoureuse. La maison est devenue le troisième personnage du film, parce que nous l’aimons beaucoup, nous y passons beaucoup de temps, nous avons écrit nos vingt-sept livres à quatre mains ici. On y habite depuis 1986, l’année où nous avons décidé, grâce à notre statut de chercheur au CNRS, de travailler sur les dynasties familiales les plus fortunées de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie.

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Dans votre autobiographie, Notre vie chez les riches. Mémoires d’un couple de sociologues (Zones, 2021), vous expliquez votre bonheur de travailler de manière fusionnelle depuis votre rencontre.

Michel était un transfuge de classe incroyable, mais il n’avait aucune capacité d’organisation. Il était lunaire, contemplatif, il révisait ses trucs la veille – bon, je reconnais qu’il avait une bonne note le lendemain –, mais il avait une écriture littéraire extraordinaire. Nos livres ont tout de suite plu aux membres de la bourgeoisie quand on leur a offert après la première enquête sur eux [Dans les beaux quartiers, Seuil, 1989, ndlr]. Cela, c’est vraiment grâce à Michel. Mais au niveau de l’organisation, de la force de travail, j’étais le fer de lance. Il y a eu une complémentarité. C’était impensable de faire seul. Michel m’a fait embaucher le même jour que lui dans le laboratoire de recherche où on a passé nos trente-sept ans de carrière.

Vous avez connu votre premier succès populaire avec votre livre Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (Zones, 2010). Comment ça s’est produit ?

S’il y a quelque chose qui n’a pas été calculé, c’est bien ça! On travaillait en parallèle sur les grands gagnants du loto [Les Millionnaires de la chance. Rêve et réalité, Payot, 2010, ndlr]. Pour nous, c’était cet ouvrage qui devait être le best-seller! Nous avons eu la chance que la Française des jeux nous mette en contact avec des millionnaires – en respectant des clauses de confidentialité, bien sûr [ils ont été invités à accompagner les gagnants de plus d’un million d’euros dans le service qui aide ceux-ci à faire face à leur fortune nouvelle, ndlr].

Ces grands gagnants, souvent d’origine modeste, sont en effet fréquemment présentés comme incapables de faire face à cette soudaine richesse! Ce service «grands gagnants » leur apprend par exemple l’affrontement collectif de la violence symbolique dans les lieux fréquentés par les riches. Alors qu’on ne misait pas un kopeck sur Le Président des riches, on se disait que cette accumulation de cadeaux aux plus riches serait rasoir. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé! Une merveilleuse surprise, qui nous a fait comprendre à quel point il était important de travailler sur la classe sociale dominante.

« Nous avons toujours été dans la rencontre physique avec nos sujets de recherche : à vélo à Dijon auprès de familles populaires, avec les ouvriers des Ardennes pour Michel, avec des hauts fonctionnaires pour moi…»

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Au milieu des années 2010, vous avez réactualisé l’idée de Pierre Bourdieu selon laquelle « la sociologie est un sport de combat ».

Cette formule, on ne l’aurait jamais trouvée nous-mêmes, mais elle nous allait comme un gant, si je puis dire. N’ayant pas les moyens intellectuels d’une sociologie académique, nous avons plutôt mis en œuvre la maxime de Sénèque: « La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. » Nous avons toujours été dans la rencontre physique avec nos sujets de recherche : à vélo à Dijon auprès de familles populaires, avec les ouvriers des Ardennes pour Michel, avec des hauts fonctionnaires pour moi…

Les livres nous ont toujours accompagnés, mais ce qui nous motive le plus, c’est l’exercice physique, la promenade sociologique, le plaisir d’être ensemble, de marcher, d’observer, de noter. Ce qui n’invalide pas d’autres postures scientifiques, mais vulgariser et populariser le système théori­que de Pierre Bourdieu et sa pensée, qui est quand même complexe, c’était notre rêve. J’en parle avec d’autant plus d’émotion que cela fait vingt ans qu’il est mort, le 23 janvier 2002. Nous n’aurions pas existé sans la rencontre avec lui. Ni en tant qu’individus épanouis, ni en tant que couple uni, ni en tant que sociologues heureux. Il nous a donné des lunettes pour voir et comprendre le monde. C’était comme ça qu’on le voyait, mais nous n’étions pas capables de l’objectiver, de le formaliser.

Le film s’ouvre sur une promenade sociologique avec une classe de Roubaix dans le VIIIe arrondissement de Paris : vous leur montrez que leur apparence, leur posture sont différentes de celles des riches, ce qui est une distinction opérée pour les dominer. Vous les incitez à braver leur timidité et à infiltrer ces espaces. La révolution commence comme ça ?

Oui, à partir du moment où on fait des manifestations de Bastille à Nation, qu’on ne va pas dans leurs quartiers, ça ne dérange pas les riches. Le coup de force des «gilets jaunes », c’est cela. En 2018, nous n’imaginions pas que ce mouvement allait émerger. Le premier samedi de manifestation [le 17 novembre 2018, ndlr], nous étions à Manosque pour donner une conférence. Au début du documentaire, on nous voit pendant la manif du deuxième samedi sur les Champs-­Élysées. Les «gilets jaunes » sont tout de suite allés au plus près de l’Élysée, dans les beaux quartiers. Là, nous avons pensé qu’il y avait quelque chose d’insurrectionnel, de révolutionnaire qui était en train de se passer.

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Depuis quelques années, vous alertez sur le fait que les riches seront les plus protégés des effets du dérèglement climatique, et les pauvres, les plus touchés. Que faudrait-il faire pour enrayer ce processus ?

D’abord, il faut bien informer. C’est cela qui est le plus important. Aujourd’hui, on est dans une situation de pensée unique puisque les ondes vont toutes dans le même sens, qu’elles soient publiques ou aux mains des dix milliardaires qui contrôlent 90% des médias en France. Donc, déjà, pouvoir donner l’information exacte de ce qui est en train de se passer avec le chaos climatique, pour que les gens comprennent la gravité de ce qui nous attend. Le problème, c’est qu’il ne faut pas le faire d’une façon catastrophiste. Les bonnes informations doivent être accompagnées de la joie dans le combat, car sinon on sidère, on tétanise, et on rend impuissant. C’est très subtil d’arriver à bien informer sur ce sujet.

Quels genres de films aimez-vous ?

On a tous les deux été marqués dans l’enfance par Charlie Chaplin. Moi d’autant plus qu’il s’appelait Charlot et que c’était un patronyme familial auquel j’avais du mal à m’identifier, à cause de mon père. Du coup, je me suis dit : « Moi, je serai ce Charlot-là ! » Il était tellement intéressant puisqu’il s’en prenait aux riches. C’était aussi une époque où les prêtres venaient quelquefois chez les habitants ou dans les écoles projeter des films. C’est comme ça que Michel a vu les Chaplin, et cela a été très important.

Plus tard, ensemble, on a vu tous les Ken Loach. On l’aime beaucoup parce qu’il traite de la lutte de classes du côté des ouvriers, son os à ronger. Nous, on ronge l’autre côté de l’os. Il y a eu aussi Match Point de Woody Allen, on a beaucoup aimé l’idée de la balle de tennis qui peut tomber d’un côté ou de l’autre du filet, c’est une belle métaphore de l’arbitraire des rapports de classe. Et puis bien sûr Claude Chabrol, avec qui nous avions fait une interview croisée en 2003, orchestrée par Les Inrocks.

Photogrammes d'À demain mon amour © Envie de Tempête productions

Portrait © Paloma Pineda pour TROISCOULEURS

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