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Cristèle Alves Meira : « Mon rapport à la sorcellerie est éminemment lié à ma culture, à l’univers mystique dans lequel j’ai grandi  »

  • Copélia Mainardi
  • 2023-04-04

[ENTRETIEN] Avec « Alma Viva », en salles ce 12 avril, la réalisatrice Cristèle Alves Meira explore le quotidien d’un petit village portugais encore profondément marqué par des croyances ésotériques – importance des esprits, pouvoir des plantes, contact avec les morts – qui se déchire après la mort de celle qu’on considérait comme une sorcière. Entretien.  

La figure de la sorcière a connu de nombreuses interprétations au cours des âges : récemment, c’est tout un courant féministe qui se la réapproprie. Quel rapport entretenez-vous à cette figure et la mythologie qui l’accompagne ?  

Mon rapport à la sorcellerie est éminemment lié à ma culture, à l’univers mystique dans lequel j’ai grandi : dans ma famille, notamment maternelle, on croyait aux esprits et au pouvoir des plantes. J’ai voulu raconter ces pratiques qui échappent à la science et la raison : le don de médiumnité, le contact avec les morts et les invisibles, les vivants qui vivent avec les morts, les morts qui reviennent hanter les vivants... J’ai aussi réalisé ce film pour réhabiliter le lieu d’origine de ma mère, dans toute sa dimension triviale, et pour en finir avec le sentiment de honte qu’elle a souvent ressenti. Car en posant son regard sur les choses, le cinéma les sublime : avec un cadre, une lumière, d’un coup, il se passe quelque chose.  

Les pratiques de sorcellerie de la grand-mère de Salomé, qui lui valent attaques et critiques des autres villageois, semblent parfois n’être qu’un prétexte : ce qui choque le plus autour d’elle, c’est son mode de vie libre, autonome, indépendant… 

Cette grand-mère vient d’une génération conservatrice, représentative d’une société portugaise encore très patriarcale. Elle, au contraire, assume sa sensualité, sa féminité, sa liberté (elle a trompé son mari et ne s’en cache pas) et son lien à des forces invisibles lui donne une forme de pouvoir de vie et de mort sur le reste de sa communauté ! Elle s’épanouit dans cette transgressivité, et c’est cela qui fascine. Salomé aussi, transgresse : elle se confronte à sa part d’ombre, ce qui dérange, et se rapproche de ce fait d’héroïnes de fables et de contes. Je souhaitais réveiller cette poétique de la spiritualité, interroger cette question du « mal », ces croyances taboues, bousculer les esprits, investir ce champ intime et politique qui fait encore si peur… Et au-delà de ça, interroger notre rapport à la mort. La manière dont on s’y confronte en dit long sur nos sociétés contemporaines qui ont tendance à écarter le tragique et toute forme de rituel, à nier notre finitude. Dans sa forme à la fois réaliste et surnaturelle, mon film est une sorte de fable qui questionne ce besoin de rituel, inhérent à l’humanité. 

Le côté « huis clos » de ce village niché au cœur des montagnes, coupé du monde, accentue-t-il la violence des rapports familiaux, le déchirement propres aux périodes de deuil ?  

Ce qui accentue la violence, c’est surtout l’excentricité de ces personnages, cette exagération des sentiments, cette dimension tragique directement puisée dans la vitalité de ces montagnes. L’énergie dégagée par ces actrices, je n’aurais pas pu l’inventer : elle est propre au tempérament de cette région. Quand ma propre grand-mère est décédée, j’ai vu ma famille se disputer autour du cadavre au sujet de la pierre tombale. Cela a déclenché en moi une foule d’incompréhensions : qu’est-ce qui poussait ma famille à autant de violence ? Comment pouvait-on déshonorer à ce point ma grand-mère en lui refusant une sépulture, elle qui s’inquiétait de son vivant de l’emplacement qu’elle occuperait au cimetière ? Le contraste entre le drame et le burlesque m’a permis de rendre compte de ces écarts et témoigner de ces contradictions universelles.  

« Alma Viva » pourrait appartenir à plusieurs catégories de genre : cinéma d’apprentissage, fantastique, ésotérique, naturaliste, féministe… C’est un peu tout cela à la fois ?   

Le terme « ésotérique » me plaît car je souhaitais effectivement aller chercher du côté des croyances secrètes. « Alma Viva » est à la fois un film naturaliste et surnaturel, il transcende ces catégories qui lui correspondent toutes. Il n’a d’ailleurs pas été simple de convaincre de financer le projet : ce mélange de tons et genres, ce glissement d’un territoire à l’autre, cette porosité des frontières déstabilisait… Mais il est aussi rassurant de ne pas rentrer dans les cases, de chercher un cinéma qui dépasse les apparences. Et ce sont les différentes couches de niveaux de lecture qui donnent toute son épaisseur à un film, que le spectateur est ensuite libre de s’approprier à sa guise. 

Images (c) Tandem Films

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