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Emmanuel Carrère : « La lutte des classes, oui, ça existe. »

  • Quentin Grosset
  • 2021-12-09

Pour ses livres, il n’hésite pas à se confronter au réel le plus dur, allant jusqu’à correspondre avec l’assassin Jean-Claude Romand (« L’Adversaire »), ou notant les étapes de sa propre dépression (« Yoga »), toujours en mettant en scène sa position d’écrivain. C’est aussi ce statut qu’il remet en question dans son troisième film, « Ouistreham », inspiré d’un livre de Florence Aubenas (« Le Quai de Ouistreham », 2010) dans lequel la journaliste raconte son infiltration dans une équipe de femmes de ménage, sur un ferry. Dans un café du Xe arrondissement parisien, un matin – car tous les après-midis il assiste au procès des attentats de 2015 –, Emmanuel Carrère nous a parlé de cette fiction aux accents documentaires, entre chronique sociale lucide et réflexion déstabilisante sur les enjeux moraux de l’écriture du réel.

Florence Aubenas vous a désigné pour réaliser cette adaptation. À votre avis, quel film imaginait-elle en vous choisissant ?

Je ne sais pas du tout. Juliette Binoche [qui incarne le rôle principal de Marianne Winckler, personnage fictif inspiré par Florence Aubenas, ndlr] avait vraiment envie que ce film existe, elle en est à l’initiative. Elle et Florence Aubenas en parlaient, et à un moment mon nom est sorti du chapeau. Florence ne m’a jamais expliqué pourquoi. À sa façon très rieuse, elle me disait : « Oh bah écoute, ça m’est venu comme ça. Mais si ça te fait chier, le fais pas. » Je m’y suis attelé et j’ai trouvé des correspondances avec mon travail, des interrogations sur comment représenter la réalité, faire le portrait de la vie des autres quand elle est très différente de la mienne.

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Marianne Winckler est tout à la fois écrivaine, journaliste, enquêtrice, peut-être un peu actrice, voire metteuse en scène… Cela fait écho à vos propres romans – D’autres vies que la mienne, Un roman russe, Yoga, L’Adversaire… – dans lesquels vous jouez d’un brouillage de ces positions ?

Je me suis projeté dans le personnage. Florence Aubenas s’efface derrière ce qu’elle raconte, même si son récit est à la première personne, très incarné. Son sujet, c’est la vie des gens, et elle ne dit rien de ses états d’âme… Moi, j’ai tendance à m’interroger sur ma propre démarche, au risque d’être envahissant. J’ai importé ça dans le film. Quelles seraient mes inquiétudes si j’étais à sa place ? Il est certain qu’une des interrogations c’est le risque, l’ambiguïté morale de l’entreprise. C’est pour ça que j’ai décidé de changer le nom – ce n’est pas Florence Aubenas, c’est Marianne. J’ai choisi de la définir comme écrivaine et pas comme journaliste. Non pas que je mette une hiérarchie entre les deux. Mais dans la démarche d’une écrivaine, il y a peut-être plus ce souci introspectif.

Dans Ouistreham, on ne voit pas Marianne Winckler faire lire le manuscrit aux femmes de ménage avant publication. Ce geste, vous en parlez un peu dans D’autres vies que la mienne – vous faites lire le texte à votre belle famille. Qu’est-ce que ça implique ?

Je l’ai fait à titre tout à fait exceptionnel pour ce livre, car il avait été composé dans un rapport de proximité très grande. Je leur avais dit d’entrée de jeu que je leur donnerai à lire, que je tiendrai compte de toutes leurs remarques, leurs demandes. Mais je ne pense pas que ça soit un principe tenable, ce serait très difficile de faire du journalisme selon cette règle-là. Car, en fait, les gens ne sont jamais contents de ce qu’on écrit sur eux.

On voit beaucoup Marianne Winckler prendre des notes. Vous, à quoi ressemblent vos notes lorsque vous partez pour écrire ?

À ça ! [Il prend un gros carnet noir sur la table et l’ouvre devant nous. Les notes ont l’air assez détaillées, ndlr.] Noter scrupuleusement ce que disent les gens, je n’en suis pas capable – il y a des gens comme ça qui arrivent à noter à toute allure. Par ailleurs, j’ai tendance à penser que, ce qui mérite qu’on se le rappelle, on se le rappelle. Je m’aperçois que, quand je prends des notes comme ça, je ne m’en sers pratiquement jamais. Je ne suis pas sûr que les relirais.

Et les entretiens qui servent de matière à vos livres, vous les préparez comment ?

Je n’enregistre pas, parce que ça m’emmerde de retranscrire ensuite. Ce qui fait que, quand je fais des interviews écrites, ce n’est pas sous la forme questions-réponses, c’est beaucoup du style indirect. Je ne suis pas d’une rigueur absolue là-dessus. Il y a des cas où on doit l’être, comme le reportage que j’avais fait sur Macron pour The Guardian [un article d’octobre 2017 intitulé Orbiting Jupiter: my week with Emmanuel Macron, ndlr]. Dans ce cas-là, l’Élysée vous demande de contrôler ce qui est mis entre guillemets dans la bouche du président.

Vous mettez beaucoup en scène la solitude de l’écrivain. Vous essayez d’y échapper en tournant un film ?

Oui, c’est ça, c’est le fait d’être avec des gens. C’est un tout autre mode de création, collectif, et c’est quelque chose que j’aime énormément. J’ai eu la chance de pouvoir constituer des équipes avec lesquelles je me sentais très en confiance, suffisamment pour faire le truc principal : pouvoir dire que je ne sais pas, quand je ne sais pas.

Vos livres s’intéressent à des zones d’ombre de l’humain, à leur détresse. Pour ne pas être trop éprouvé, quelle est la limite ?

Dans le cas de Ouistreham, je suis quand même dans une position assez confortable. D’abord il n’est pas question de détresse psychologique, plutôt d’une détresse sociale. Les personnes dont on parle ne sont pas plus fragiles psychologiquement que d’autres ; beaucoup d’entre elles ont une grande vitalité, une grande capacité de joie, de lien humain… C’est pas Jean-Claude Romand ! Lui, c’était un cas psychiatrique très dur. Moi, en raison de certaines difficultés psychologiques, je fais partie des gens relativement fragiles sur ce terrain-là. Alors que, sur le terrain social, je suis privilégié, je suis bourgeois, j’ai mené une vie bourgeoise. Je suis dans la même position que l’héroïne, qui essaye précisément de se familiariser, d’avoir un regard et de bien montrer.

Dans votre dernier livre, Yoga, vous décrivez la conception de vos livres comme un magma de fichiers que vous coupez, intervertissez, puis qui prennent une forme inattendue. Ça ressemble à du montage, non ?

Avec Yoga, j’ai pris l’habitude de ces courts chapitres avec des titres. J’aime bien ça, avoir des petites unités. Comme si c’étaient des petits blocs, qu’on peut agencer, faire bouger les uns avec les autres. Ma manière d’écrire est assez marquée par le cinéma, mais alors juste par l’opération du montage. On est dans une pièce tranquillement, au chaud … mais on est deux. En réalité, la phase que je trouve dure, c’est l’écriture du scénario.

Quand vous étiez jeune journaliste pour Positif et Télérama, vous avez interviewé l’acteur William Hurt. Alors qu’il vous parlait de ses efforts pour devenir un meilleur être humain, vous lui avez demandé pourquoi il y tenait tant que ça. Il vous a alors chuchoté « parce que ça rend meilleur acteur ». Cette phrase résonne avec votre film, non ?

Il y a chez le personnage de Marianne – et là je parle du personnage, pas de Florence – un désir de témoignage, et de choses qui dans ce témoignage doivent la former elle-même aussi. C’est quand même aussi une entreprise de progrès personnel. Il y a vraiment une visée morale dans ce qu’elle fait, et ça rend d’autant plus violente et cruelle l’espèce de retour de bâton du réel qui lui arrive dans la dernière partie du film. Car la lutte des classes, oui, ça existe.

« Ma manière d’écrire est assez marquée par le cinéma, mais alors juste par l’opération du montage »

Dans Yoga, vous parlez de cinéma. Vous dîtes que ce qui vous plaît, comme cinéaste, c’est quand le film final s’éloigne le plus possible de l’idée de départ. Comment ça s’est passé avec Ouistreham ?

En 2003, j’ai réalisé un documentaire, Retour à Kotelnitch [un film dans lequel il entrecroisait son histoire personnelle avec celle d’une famille russe victime d’un assassinat au cours du tournage, ndlr]. Le principe de cette forme, c’est qu’on ne sait pas où cela va vous mener en tant que cinéaste. C’est d’ailleurs aberrant que des commissions demandent d’écrire des scénarios pour les documentaires ! Moi, personnellement, c’est ce que j’aime le plus. Mais, là, c’est un film avec un scénario auquel on a été fidèles. La part d’inconnu, elle vient des acteurs, le fait qu’ils soient non professionnels. Hélène Lambert, qui joue l’un des rôles principaux aux côtés de Juliette Binoche [celui d’une femme de ménage avec laquelle la journaliste se lie d’amitié, ndlr], était très sauvage au début. Je me demandais si elle n’allait pas nous planter. Elle est d’abord venue avec une curiosité un peu réticente, comme si on l’obligeait. Et puis il y a eu ce moment très beau où j’ai senti qu’elle commençait à rentrer dans le film.

En 1982, vous avez écrit votre tout premier livre sur le cinéaste Werner Herzog. Avec le recul, comment vos deux œuvres se répondent ?

Ce n’est pas du tout le minimiser, mais je pense que Herzog est avant tout un grand documentariste. Ses œuvres de fiction, je dirais que leur beauté est fonction de la plus ou moins grande teneur documentaire. Aguirre. La colère de Dieux par exemple, c’est aussi un documentaire sur l’aventure du tournage. Si je peux me sentir une parenté avec un cinéaste aussi important, c’est ça : même dans la fiction, c’est essentiellement du documentaire.

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Chaque semaine, pour L’Obs, vous chroniquez le procès des attentats de 2015. La justice, les procès sont souvent présents dans vos livres. Ce procès en particulier fera-t-il l’objet d’un prochain livre ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette institution ?

Plusieurs choses à la fois : d’une part cette idée abstraite, très importante, de rendre justice, d’autre part le théâtre de la justice. C’est une institution que j’ai connue sous trois formes. Il y a eu le procès de Jean-Claude Romand [qu’il a suivi pour son livre L’Adversaire, ndlr], un grand procès d’assises. C’est comme un festival de cinéma, les chroniqueurs judiciaires sont dans la même position que les critiques : tout le monde voit la même chose et écrit avec sa sensibilité. J’ai travaillé aussi sur la petite justice de proximité pour D’autres vies que la mienne [il y fait le portrait de sa belle-sœur de l’époque, qui était juge d’instance, ndlr] – personne ne s’y intéresse, moi ça me passionnait.

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Et là, le procès des attentats, c’est hors norme, gigantesque, c’est comme une série d’une certaine manière. Ça peut paraître cynique de dire ça. Le fait est que je ne l’aurais pas dit sur le même ton il y a trois semaines, car on était dans les témoignages des rescapés, des gens endeuillés… Je n’en menais pas large. Là, on est dans une phase où on est plus à distance, ce sont des témoignages d’experts. Donc je peux dire quelque chose de plus détaché… C’est totalement addictif. J’essaye d’en rendre le contenu humain. J’ai l’idée d’écrire un livre qui ne soit pas juste un recueil de chroniques. Je n’ai pas peur de manquer de matière, j’ai juste peur de ne pas trouver les bons angles. Mais je trouverais ça très inquiétant que je sache déjà quelle forme adopter.

Ouistreham d’Emmanuel Carrère, Memento (1 h 47), sortie le 12 janvier

Photographie : Marie Rouge pour TROISCOULEURS

Images : Ouistreham de Emmanuel Carrère (c) Memento Distribution

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