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« Gagarine » : 2021, l'utopie de l'espace

  • Damien Leblanc
  • 2021-06-22

En transformant la disparition de la cité Gagarine en vibrante épopée spatiale, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh signent un merveilleux film d’aventure confiné (leur premier long-métrage), qui a logiquement reçu le label du Festival de Cannes 2020.

Vaste ensemble de briques rouges situé à Ivry-sur-Seine, la cité Gagarine offre un cadre aussi imposant qu’inattendu à ce grand récit d’adieu mâtiné de fantastique. D’authentiques images d’archives ouvrent ainsi le film et montrent le jour de 1963 où la cité fut inaugurée avec ferveur par l’astronaute Youri Gagarine, premier homme à avoir effectué un vol dans l’espace.

Ce décor de la banlieue parisienne se voit d’emblée chargé d’histoire et d’utopie et c’est avec d’autant plus d’envoûtement que l’on découvre ensuite la cité en 2019, alors qu’elle se trouve menacée par un projet de démolition. Youri (Alséni Bathily), adolescent qui a grandi à Gagarine, décide donc de retarder l’échéance en prenant soin des lieux. Mais le jeune homme, qui rêve de devenir cosmonaute, ne peut empêcher le départ progressif des habitants et va peu à peu se construire dans les bâtiments en voie de démolition un cocon personnel ressemblant à l’intérieur d’un vaisseau spatial.

L’attachement d’un personnage à un lieu en train de disparaître se manifeste ici par l’amplification progressive de son imaginaire et les cinéastes Fanny Liatard et Jérémy Trouilh parviennent à capter dans un même mouvement cinématographique des décennies de récits familiaux et de souvenirs intimes.

Filmé pendant la chaleur d’un été, ce premier et splendide long-métrage multiplie les passerelles entre réalité sociale et éléments fantastiques et décuple les émotions d’une communauté humaine (entre autres incarnée par Lyna Khoudri et Finnegan Oldfield) qui se dissout lentement sous nos yeux. L’errance mentale et affective de Youri devient à l’écran une matière esthétique tangible et débouche paradoxalement sur un puissant élan d’espoir. Outil de mémoire ressuscitant une cité disparue en même temps que magnifique objet artistique exaltant un héros de fiction atypique, Gagarine se révèle aussi beau qu’un songe étoilé.

La Nouvelle : Lyna Khoudri

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3 QUESTIONS À FANNY LIATARD ET JÉRÉMY TROUILH

Pourquoi votre court métrage de 2015, déjà nommé Gagarine, est-il devenu un long métrage ?

Fanny Liatard : Gagarine était notre tout premier court métrage et nous étions contraints de ne pas dépasser 15 minutes car on avait gagné un concours intitulé HLM sur cour(t). Pour réaliser le film, nous avons passé plusieurs mois dans la cité Gagarine à rencontrer les habitants. Et nous sommes tombés amoureux de cet endroit, de son histoire et de son futur qui était cette démolition promise.

Quand on a fini le court, on voulait approfondir notre personnage, qu’on avait à peine ébauché. On voulait comprendre pourquoi il était si attaché à ce lieu et à la solidarité entre ses habitants. On a rencontré la production d’Haut et Court et on a commencé à écrire cette version longue, en passant à nouveau du temps dans la cité avec les habitants.

Jérémy Trouilh : C’est d’ailleurs devenu une course contre la montre, car l’écriture de ce premier long métrage nous a quand même pris trois ans. Nous avions très envie de tourner à l’intérieur de la cité avant qu’elle ne disparaisse, mais elle se vidait de plus en plus de ses habitants chaque année, jusqu’à devenir comme dans le film un vrai vaisseau fantôme.

On a réussi in extremis à finir l’écriture pour pouvoir tourner à l’intérieur de la cité, qui était déjà complètement vide et entourée de barricades : le chantier de démolition avait commencé et il y avait déjà des désamianteurs dans certaines ailes, en tenue de cosmonautes. Ils nous ont donné une partie du bâtiment, où l’on a recréé les appartements et les décors que Youri construit : la capsule spatiale, le jardin qu’il s’invente… On a eu la chance de tourner dans les vrais murs de Gagarine, à l’été 2019. Et le 31 août, il y a eu le premier coup de pelleteuse donné à la cité, pile quand on était là.

Aviez-vous des références cinématographiques particulières pour créer cette imbrication entre décors réels et imaginaire de science-fiction ?

F.L. : On souhaitait en effet être à la frontière entre réalisme et fantastique et on s’est beaucoup amusé à regarder cette cité comme un vaisseau spatial à travers les yeux de Youri. On a revu des classiques de science-fiction comme 2001, l'Odyssée de l'espace ou Blade Runner. Et dans un autre registre, nous avons été inspirés par les films de Leos Carax [Denis Lavant, acteur très présent dans la filmographie du cinéaste, apparaît dans le film, ndlr] et par la manière qu’il a de filmer la ville avec un œil toujours nouveau.

J.T. : Pour donner une identité propre au film, on a aussi passé beaucoup de temps avec le chef opérateur Victor Séguin et la chef décoratrice Marion Burger à réfléchir à des idées fortes qu’on prendrait ensemble à l’image et à la déco. On a notamment décidé d’aller vers une notion d’effacement à mesure que Youri se retrouve seul dans la cité : on commence avec beaucoup de couleurs et, petit à petit, le blanc l’emporte et la capsule prend une tonalité proche de celle de la Station spatiale internationale.

On a fait en sorte que l’amiante et la poussière prennent graduellement le dessus et viennent tout effacer jusqu’à recouvrir le toit de l’immeuble d’une poudre blanche qui donne l’impression d’être sur la Lune. Visuellement, le film devait toujours être dans un état entre effondrement et apesanteur.

Le film est aussi parcouru par différents mouvements musicaux et par des énergies sensorielles multiples.

F.L. :  Les différents morceaux de musique retracent les diverses émotions qu’on peut ressentir quand on quitte un lieu et un chez-soi : il y a la nostalgie que porte la chanson Ya Tara [composée par Amine Bouhafa et chantée par Léna Chamamyan, ndlr], liée à ces images d’archives d’habitants heureux dans leur cité et leurs intérieurs. La chanson de The Streets, On The Flip Of A Coin, est quant à elle associée à la jeunesse et à la fierté qu’on a parfois de l’endroit où on vit.

On a aussi travaillé avec deux compositeurs, les frères Galperine, qui ont utilisé des instruments introduisant des sons de science-fiction mêlés à des sons d’immeubles réels – comme des bruits d’ascenseur.

J.T. : Le sentiment d’énergies multiples vient peut-être également des quelques voyages qu’on a faits. Les villes qu’on a croisées dans nos vies, que ce soit Beyrouth pour Fanny ou Delhi pour moi, sont des lieux en perpétuelle transformation, où il y a un bouillonnement de jeunesse et de réinvention culturelle. On a retrouvé plusieurs de ces éléments dans le quartier de Gagarine et on lui a sûrement insufflé une certaine universalité. Ce n’est pas juste un regard français sur une cité française.

F.L. : Notre volonté était de toute façon de décaler le regard qu’on peut avoir sur une cité et un quartier dont certains parlaient parfois de manière négative. Apprendre à regarder différemment un lieu comme Gagarine, sans préjugés, c’est semblable à un voyage qui ouvre les imaginaires.

Gagarine, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh, Haut et Court (1h38), sortie le 23 juin

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