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Douglas Attal : « Dans un monde où les super-héros sont partout, comment s’émerveiller à nouveau ? »

  • Damien Leblanc
  • 2021-07-09

Avec son Paris peuplé de super-héros désabusés et son casting prestigieux (Pio Marmaï, Benoît Poelvoorde, Leïla Bekhti…), ce film fantastique made in France arrive aujourd'hui sur Netflix. L’occasion de se demander pourquoi le cinéma français contemporain s’attaque si rarement aux récits de super-héros.

D’abord prévu pour une sortie en salles et finalement diffusé à partir du 9 juillet sur Netflix, Comment je suis devenu super-­héros porte en lui un parfum d’inédit. Le film imagine un Paris contemporain dans lequel les super-pouvoirs de certains citoyens sont une banalité tout à fait bien intégrée à la société. Mais lorsqu’une nouvelle drogue donnant de dangereux pouvoirs commence à circuler auprès de la jeunesse, les policiers Moreau (Pio Marmaï) et Schaltzmann (Vimala Pons) mènent l’enquête, bientôt aidés par Monté Carlo (Benoît Poelvoorde) et Callista (Leïla Bekhti), deux super-héros qui avaient provisoirement cessé leur activité de justiciers.

Le quatuor va alors croiser la piste du trafiquant Naja (Swann Arlaud), chef de bande au passé trouble. Un film de super-héros français, avec effets numériques et combats épiques ? Si la majeure partie du public a le sentiment de n’avoir jamais vu cela, Xavier Fournier, rédacteur en chef de la revue Comic Box et auteur de Super-héros. Une histoire française (Huginn & Muninn, 2014), rappelle que le genre était présent au début du siècle dernier : « Quand on replonge dans le cinéma muet, il y a un fonds important de films français qu’on pourrait aujourd’hui comparer à des récits super-héroïques, le terme n’existant pas encore à l’époque. »

Citons Judex de Louis Feuillade, sorti fin 1916, histoire d’un justicier à cape noire qui prend un pseudonyme pour venger les victimes d’un banquier criminel. Ou encore Protéa, espionne en collants noirs, capable de se transformer en n’importe qui et de tromper la vigilance de ses ennemis, qui eut droit à cinq films entre 1913 et 1918. Mêlant goût du merveilleux, esthétique rococo et héros au caractère un brin anarchiste, ce genre cinématographique fit autorité avant d’être mis à l’écart. « Dans les années 1930 et 1940, les opposants aux récits fantastiques se sont mis à prétendre – à tort – qu’ils étaient d’inspiration étrangère. Les super-héros sont aussi devenus la cible d’une pensée conservatrice qui estimait qu’ils faisaient de la concurrence aux saints et aux idées religieuses. » Et l’émergence de la Nouvelle Vague compliqua la tâche du cinéma fantastique français, jugé dès la fin des années 1950 incompatible avec la notion de film d’auteur.

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L’héritage imaginaire des romanciers français Jules Verne ou Pierre Boulle fut alors récupéré par le cinéma américain : Disney produisit en 1954 Vingt mille lieues sous les mers, avec Kirk Douglas, et La Planète des singes fut adapté en 1968 par Franklin Schaffner, cinq ans après la parution du roman de Boulle. Comment expliquer un demi-siècle plus tard la mise en projet de Comment je suis devenu super-­héros ? Son réalisateur Douglas Attal raconte : « En lisant le roman éponyme de Gérald Bronner, j’ai eu un coup de foudre pour cet univers désenchanté qu’un personnage va essayer de réenchanter : dans un monde où les super-héros sont partout, mais où l’on ne prête plus attention à eux, comment s’émerveiller à nouveau ? »

En dépeignant avec talent des héros français désabusés et poussés à ranimer leur croyance en eux-mêmes, le cinéaste affiche sa foi en l’hybridation. « L’idée était d’avoir un casting protéiforme, venu de cinématographies différentes. » Ce qui fonctionne parfaitement et donne au super-pouvoir de chacun un sens thématique : la téléportation traduit par exemple le désir de fuir sa dépression, ressenti par le personnage de Benoît Poelvoorde. Les séquences d’action sont ici prises au sérieux et le film cultive un ton de polar urbain qui débouche sur une parabole politique – une des essences du cinéma de super-héros – autour d’une jeunesse en souffrance.

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Si le cinéma français avait abordé ces dernières années le sujet super-héroïque à travers des approches très identifiées, comme le récit naturaliste (Vincent n’a pas d’écailles de Thomas Salvador en 2015) ou la comédie parodique (Black Snake. La Légende du serpent noir de Thomas Ngijol et Karine Rocher en 2019), Douglas Attal réussit ici son approche fantastique. De quoi nous redonner foi en l’avenir du genre : le pays de Fantax, Fantômas ou Fantômette n’a plus qu’à reprendre confiance en son propre imaginaire.

Les super-héros vus par les acteurs du film

Avant le film, comment les super-héros peuplaient-ils votre imaginaire ?

PIO MARMAÏ

« Je les associais surtout aux deux Batman réalisés par Tim Burton, dont j’adorais la théâtralité et la dimension d’opéra fantastique. Ma mère avait aussi des bandes dessinées Marvel qu’il m’arrivait de feuilleter quand je ne savais pas encore lire. Je suis loin d’être un expert, mais la puissance mythologique de cette culture m’impressionne beaucoup : l’affrontement très schématique entre le bien et le mal cohabite avec la profonde humanité intérieure de personnages souvent plus complexes qu’on ne le croit. »

VIMALA PONS

« Les super-héros sont présents dans ma vie depuis l’enfance, même si ce ne sont pas ceux des comics. Je pense à Buster Keaton, qui créait de l’extraordinaire avec ses acrobaties. Quand la façade d’une maison tombe sur lui dans Cadet d’eau douce, c’est un vrai exploit de cascadeur. J’aime quand ce cinéma des origines décolle du réel. Être une super-héroïne aujourd’hui, ce serait regarder le monde tel qu’il est, et l’aimer tout en voulant le changer quand même. Finalement, ça donne envie de coudre une cape vert amande à Christiane Taubira. »

BENOÎT POELVOORDE

« Enfant, j’aimais bien les albums de Daredevil. Et je me suis plus tard intéressé aux dessins en noir et blanc de Frank Miller. Je demeure cependant très étranger à ce monde, et le film de Douglas Attal restera ma seule incursion dans le genre. La plupart des super-héros sont en tout cas clairement dépressifs ou schizophrènes. Mais leurs gros problèmes psychologiques sont en même temps ce qui les fait super-héros, car ce qui les affaiblit est aussi ce qui les rend plus forts. » 

Comment je suis devenu super-héros de Douglas Attal, à partir du 9 juillet sur Netflix

 

Images : Copyright Shanna Besson / Warner Bros. France

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