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Audrey Estrougo : « J’ai un vrai souci avec le fait qu’on considère le “film de banlieue” comme un genre à part entière »

  • Joséphine Leroy
  • 2021-11-24

Avec « Suprêmes », la cinéaste trentenaire retrace l’histoire du célèbre groupe de rap Suprême NTM, qui s’est imposé à coups de textes incisifs dans le paysage musical des années 1990. En adoptant un prisme politique, elle dépoussière le genre figé du biopic. Portrait de celle qui, loin de se laisser miner par les obstacles, a comme ses héros toujours su prendre le taureau par les cornes.

« Excusez-moi, il y a Darty qui passe pour mon frigo, ça va me prendre deux minutes. » Entre deux questions, la très speed Audrey Estrougo jongle avec de petits impératifs perso. Installée depuis peu à Marseille, ville qui l’a « aspirée », cette fervente supportrice de l’OM, amoureuse de l’émulation collective des stades bondés (« hier encore, je me suis jetée dans les bras de gens que je ne connaissais pas »), concrétise au fond un vieux rêve de gamine. Si elle n’a pas touché une balle depuis un bail, elle tapait autrefois quelques parties de foot dans le quartier des Fauvettes, à Neuilly-sur-Marne, où elle a vécu adolescente dans les années 1990, entourée de mecs.

La banlieue, elle connaît bien, pour y avoir vécu, donc, et en avoir fait le décor de plusieurs de ses fictions : son premier long métrage, Regarde moi (sorti en 2007, alors qu’elle n’avait que 25 ans), sa minisérie Héroïnes (2017), puis son fougueux biopic Suprêmes, qui a été présenté en Séance de minuit à Cannes et sort enfin en salles. Qu’elle en fasse le terrain de scènes survitaminées (pas loin des films d’action américains) ou qu’elle pose un regard tendre sur des habitants isolés, pas bien fortunés mais plein de ressources, elle ne cherche à aucun moment à faire pleurer dans les chaumières (comme d’autres cinéastes hors sol ont pu le faire avant elle), préférant mille fois explorer la force qui en jaillit.

Regarde moi d'Audrey Estrougo (2007)

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« La banlieue, c’est un décor qui a ses codes, sa culture, mais les gens qui ne la connaissent pas tombent dans des caricatures énormes », déplore-t-elle, agacée par des raccourcis qui révèlent une totale mécompréhension, voire du mépris. « J’ai un vrai souci avec le fait qu’on considère le “film de banlieue” comme un genre à part entière. C’est encore une manière d’exclure des catégories. Moi, je filme la banlieue comme je filmerais n’importe où ailleurs. » Il transpire une sacrée énergie de Suprêmes, qui raconte l’ascension de Kool Shen (Sandor Funtek) et JoeyStarr (Théo Christine), leadeurs du légendaire groupe de rap Suprême NTM. Audrey Estrougo les a découverts en 1995, avec la sortie de leur album Paris sous les bombes. « Dans les collèges et lycées du 93, on vous rappelle bien qu’on ne peut pas espérer plus qu’un bac. Eux nous montraient une autre voie. Ce que j’aimais dans leur histoire, c’est que c’étaient des jeunes d’une vingtaine d’années qui avaient l’espoir de faire changer les choses par la culture, la musique. »

Suprêmes d'Audrey Estrougo (2021)

Plus qu’un simple récit de leur success story, le film se fait l’écho de quarante années d’abandon politique. Dans une séquence très révélatrice, la cinéaste reconstitue un savoureux passage télé où le duo, fixant la caméra, invite les élus à venir voir de près leur réalité – ces derniers n’ont toujours pas trouvé le chemin, apparemment. « Ma motivation, c’est d’orienter le film vers ce constat politique et social », résume celle qui partage avec ces deux jeunes héros une même rage de vaincre et une habileté à déjouer les codes – mais de l’industrie du cinéma cette fois.

« Le cinéma, c’était comme une pulsion de vie. Quand je suis arrivée à Paris, écrire Regarde moi était une nécessité. C’était ça ou mourir.  »

DO IT YOURSELF

Audrey Estrougo est entrée dans le monde du cinéma comme par effraction, avec un bac général en poche, et sans passer par la case école ou fac. Installée à Paris dans les années 2000, elle enchaîne les jobs pour payer son loyer. Ouvreuse au Pathé Wepler de la Place Clichy, caissière chez Castorama ou serveuse… Rien ne décourage celle qui, enfant, avait pour habitude de faire des marathons cinéphiles avec son père le samedi soir en regardant trois ou quatre films d’affilée, tous genres confondus, habitude qu’elle a depuis gardée, et s’émerveillait sans se lasser devant la force surhumaine de Schwarzy dans Terminator – vu un nombre incalculable de fois avec son petit frère. « Le cinéma, c’était comme une pulsion de vie. Quand je suis arrivée à Paris, écrire Regarde moi était une nécessité. C’était ça ou mourir. » Une fois le scénario de ce premier film – un récit choral qui s’étend sur vingt-quatre heures et raconte les amours, difficultés, joies de plusieurs jeunes – bouclé, la future cinéaste est allée feuilleter les pages jaunes, en quête d’une société de production. Elles l’ont toutes envoyée balader. « J’ai bien compris l’impasse dans laquelle j’étais, je ne pouvais amener aucune garantie à un producteur. Du coup, j’ai financé un pilote. J’ai fait mon casting, tourné deux scènes et trouvé quelques soutiens. »

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Son audace ne s’est pas arrêtée là : elle s’est vite attaquée à des sujets difficiles, comme dans Une histoire banale (2014), qui aborde frontalement le viol, subi par une jeune femme, et les traumatismes qui en découlent. « Personne ne voulait en entendre parler. Un distributeur m’avait dit : “Mais enfin, tu te rends compte ? On ne peut pas amener ce sujet en salle, c’est gênant.” » Une seule solution pour celle qui refuse de s’avouer vaincue : l’autoproduction. « On a en partie récolté le financement grâce à Leetchi, puis on a tourné dans mon appart. C’était un carnage, se remémore-t-elle. C’est là où je me suis dit : “C’est un combat de don Quichotte.” » Dans La Taularde, sorti en 2016, la cinéaste nous immisce dans le monde, peu exploité au cinéma, de la prison pour femmes, en racontant l’histoire d’une détenue (Sophie Marceau) qui, après avoir tenté de faire évader son époux incarcéré, se retrouve elle-même emprisonnée. Si elle trace sa route en solo (« C’est hyper important, quand on est réalisateur ou réalisatrice, de capter un truc : c’est la fonction la plus solitaire du cinéma »), Audrey Estrougo croit énormément à la force du collectif, d’autant plus, peut-être, quand il s’agit de femmes.

La Taularde d'Audrey Estrougo (2014)

GIRL POWER 

C’est en ce sens qu’elle a produit le docu Fabulous (2019) d’Audrey Jean-Baptiste, qui suit Lasseindra Ninja, flamboyante figure du voguing et du milieu LGBTQI+, qui retourne en Guyane, où elle est née, pour y former de jeunes danseurs. « Je préfère le terme “accompagnatrice”. Je n’ai pas une démarche business et je ne m’implique pas plus que ça artistiquement car ce n’est pas mon film, mais j’apporte tout le soutien que je peux. » Quand on lui pose la question de savoir quels modèles féminins ont pu l’inspirer, elle répond en riant : « Le premier truc qui me frappe, c’est les Spice Girls. C’est con hein, mais cinq filles qui gueulent tous les jours à une gamine “Girl Power”, ça fait quelque chose. » Plus tard, elle se reconnaîtra dans une cinéaste comme Kathryn Bigelow. « Elle n’est pas dans la branchitude, elle est dans son axe et elle fait des films qu’on n’attribue généralement qu’aux hommes. » Comme elle, Audrey Estrougo s’impose dans une industrie majoritairement masculine.

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Quatorze ans après la sortie de son premier film, elle est, d’après un article du site de BFM TV, la femme réalisatrice à qui on a donné le plus gros budget en 2020 (7,87 millions d’euros pour Suprêmes). Lucide, la cinéaste reprend : « L’écart entre ce budget et celui donné aux mecs pour monter Les Trois Mousquetaires ou Astérix est abyssal, je n’en reviens pas. C’est ça qui me tue : un mec qui fait Suprêmes, il n’a pas 7 millions d’euros, il en a 70 ! » On ne s’inquiète pas trop pour Audrey Estrougo, qui sait braver toutes les difficultés. Dans la liste des réalisatrices susceptibles de faire péter les derniers verrous de l’inégalité, on la place même très haut.

Suprêmes, d’Audrey Estrougo, Sony Pictures (1 h 52), sortie le 24 novembre.

Photo de couverture (c) Marie Rouge pour TROISCOULEURS

Images : Suprêmes (c) Sony Pictures Entertainment France

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