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Ari Aster : « J’ai toujours vu la famille comme une espèce de trou noir »

  • Perrins Quennesson
  • 2022-06-30

Depuis le sidérant « Hérédité » en 2018, le trentenaire new yorkais compose un cinéma d'auteur horrifique marqué par l’atavisme et le poids de l’ascendance. Après Midsommar, qui se déroulait dans une Suède emplie de traditions flippantes, et en attendant « Disappointment Blvd » prévu pour 2023, il était de passage au Champs-Elysées Film Festival en juin. On a discuté transmission et héritage, tant cinématographique que familial.

Le titre de votre premier long, Hérédité, est évocateur. L’héritage et la transmission sont des notions-clés pour vous ?

Nous sommes tous concernés, nous venons tous de quelque part. Mais ce qui me préoccupe, c’est qu’il ne semble y avoir aucun moyen d’y échapper. Ce poids de la famille, des origines nous dévore tout cru. J’ai toujours vu la famille comme cette espèce de trou noir dont on ne peut s’échapper et qui nous consume. Même si l’on parvient à s’en extraire, elle continue de nous hanter, de nous poursuivre. Ces questions autour de l’inné et de l’acquis, de savoir à quel point nous sommes définis par la façon dont nous avons été éduqués, où comment notre éducation, voire notre ADN, a catalysé ce que nous sommes, me travaillent beaucoup. Je me demande constamment, à moi-même et dans mes films, si le libre arbitre est tout simplement possible.

Quelle était la relation de vos parents au cinéma ?

Mes parents sont tous les deux des artistes [son père est musicien, sa mère poétesse, ndlr] mais c’est ma mère qui est la plus cinéphile des deux. J’ai été élevé avec ce goût du cinéma, et cette passion pour les films, je la partageais surtout avec elle. Elle a des goûts très sophistiqués et a vraiment formé ma manière de regarder les films. Encore maintenant, les œuvres que je n’aime pas sont souvent celles qu’elle m’a appris à détester. J’évite tout film qui pourrait ennuyer ma mère. Je reste loin de tout sentimentalisme ou de toute forme de mignonnerie, j’y suis allergique.

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Quelles sont les œuvres que vous vous souvenez avoir partagées ensemble ?

Je me souviens être allé voir Mulholland Drive de David Lynch avec elle, et ce fut un moment puissant pour nous deux. Mais elle m’a aussi fait découvrir d’autres films qui sont toujours très significatifs pour moi aujourd’hui comme La Pianiste de Michael Haneke. Il y a eu aussi Woody Allen même s’il reste un nom difficile à évoquer ces dernières années. Mais si maintenant, elle et moi, nous ne sommes plus tout à fait d’accord sur tout, son influence et son enseignement ont été d’une importance majeure dans la formation de mes propres goûts. Et je trouve toujours qu’elle a très bon goût. Je pense également avoir hérité d’elle un vrai sens du devoir, du bien faire, mais aussi une forme de pessimisme. Et comme elle, je suis un romantique. Le mignon, c’est non, le romantisme, c’est oui.

Quels cinéastes ont fait votre éducation cinématographique ?

Il y en a tellement, je pourrais citer Jacques Tati, Akira Kurosawa, Mike Leigh, Alfred Hitchcock, Masaki Kobayashi, Powell et Pressburger ou encore Murnau. Mais je pense que le cinéaste qui a vraiment marqué mon éducation, c’est Martin Scorsese. Pas seulement par ses films mais aussi dans sa manière de soutenir les films des autres et dans son combat pour la préservation du 7e art. Grace à lui, j’ai pu ouvrir mon monde et mes perspectives.

Vous-même, quel est le film que vous voulez faire découvrir à tout le monde ?

Chansons du deuxième étage de Roy Andersson. C’est le film que je passe mon temps à recommander à tout le monde depuis que je suis ado. Chaque plan a nécessité au moins un mois pour être agencé à la perfection. C’est un niveau d’excellence auquel j’aspire. Roy Andersson met des années à faire un film car chaque scène est une vignette créée à partir de rien. C’est une vraie leçon d’humilité.

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Vous citez aussi souvent des cinéastes comme Federico Fellini, Claude Chabrol, Roman Polanski ou Ingmar Bergman comme références. Qu’avez-vous hérité de ce cinéma européen ?

Le cinéma européen est impossible à définir. Et même si on s’amusait à réduire le champ à un seul pays, ce serait impossible. Prenons, par exemple, l’Italie. Je suis un grand admirateur de Michelangelo Antonioni et de Federico Fellini. Ils sont de la même époque, de la même nationalité et on ne peut pas faire plus opposés ! J’ai grandi en aimant Antonioni, je voulais faire des films comme lui, avec son sens du cadre, du contrôle et de la retenue. Puis j’ai fini par le trouver trop cynique et froid, je l’ai un peu rejeté, même si je recommence à m’y intéresser. D’un autre côté, Fellini est un cinéaste qui m’intrigue toujours un peu plus. Je pense avoir été plus influencé dans ma carrière par le cinéma européen que par le cinéma américain… Mais c’est faux aussi car je me sens très américain comme cinéaste, j’aime faire des films de large envergure avec de grands mouvements. Et j’aime beaucoup le mélodrame que je soupçonne être un genre traditionnellement américain.

Jusqu’à vos 13 ans, vous adoriez le cinéma d’horreur. Que gardez-vous de cet amour de jeune spectateur ?

Je pense qu’il m’en reste un attrait pour le fatalisme. Il y a un côté existentiel dans le cinéma de genre auquel je suis profondément attaché. J’ai toujours été attiré par une certaine imagerie apocalyptique, par la logique du cauchemar et par le surréalisme. Quand je dis que j’ai arrêté de regarder des films d’horreur après mes 13 ans, ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai juste ouvert davantage ma cinéphilie. Et je suis également allé chercher ce type d’imageries dans d’autres arts comme la littérature, j’ai beaucoup lu Franz Kafka, Jorge Luis Borges, Georges Bataille et H.P. Lovecraft. Je pense aussi à Nathanael West ou à Flannery O’Connor. Ou même à William Faulkner qui comme moi est obsédé par l’idée de la famille comme un trou noir.

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Que gardez-vous de votre passage à l’American Film Institute (AFI) où vous avez obtenu une maitrise en beaux-arts ?

Ça a été particulièrement important. Cette école m’a donné la confiance dont j’avais besoin pour réaliser des films. Elle a aussi fait ressortir chez moi ce désir de subversion qui traverse mes films. Je me souviens, au moment où je visitais l’AFI lors des journées portes ouvertes, que l’école montrait des courts métrages dont elle était fière, qui avait reçus des prix à travers le monde. Je les trouvais tous convenus, à la sensibilité commerciale. L’idée de faire un film de fin d’étude étrange et subversif dans ce lieu m’amusait beaucoup. C’est pour ça que j’ai fait The Strange Thing About the Johnsons qui traite d’inceste. Et les réactions ont été intenses. Certains trouvaient ça drôle, d’autres étaient irrités au point de souhaiter pas que je ne fasse jamais d’autres films. Ça m’a conforté dans cette idée que je ne voulais pas que mon travail soit tiède. Il n’y a rien de plus ennuyeux qu’un film qui met tout le monde d’accord. Je veux provoquer des réactions différentes, qu’il y ait comme une ligne qui se dessine au sol et que le public soit obligé de choisir son camp. C’est, j’espère, ce qu’on retiendra de mon cinéma. Des images, des sensations qu’on ne peut pas oublier, qui continuent de vous hanter bien après la séance. Je ne veux pas faire des films jetables.

Image Midsommar (c) A24

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