CinémaPETIT ÉCRANCultureQUEER GAZEDIVINE GANGI.A. QUOI ?Le magazine
  • News
  • Article
  • 4 min

OLDIES · Les femmes pionnières du cinéma

  • Léa André-Sarreau
  • 2024-02-09

Germaine Dulac, Alice Guy, Lois Weber : derrière la caméra, ces pionnières ont façonné les débuts du cinéma de leur imaginaire puissant... avant d’être jetées dans l’oubli par une industrie monopolisée par les hommes. Pour conjurer cette amnésie collective, la plateforme france.tv propose de redécouvrir certaines œuvres de l’âge d’or du muet.

« Ma jeunesse, mon inexpérience, mon sexe : tout conspirait contre moi », écrit Alice Guy (1873-1968) avec une lucidité terrible dans ses Mémoires publiés à titre posthume, en 1976. Considérée comme l’autrice du premier film narratif (La Fée aux choux, 1896), cette réalisatrice française est la mère oubliée de bien des inventions.

Lors de la projection de La Sortie de l’usine Lumière (1895), elle est frappée d’une intuition : le cinématographe doit être plus qu’un œil mécanique qui enregistre le réel. À 23 ans, elle persuade son patron Léon Gaumont de la laisser tourner des saynètes de fiction fantaisistes. La success story commence. Bien avant l’arrivée du parlant, elle tourne des phonoscènes, qui permettent de synchroniser le son d’un disque avec un film. Elle signe La Naissance, la Vie et la Mort du Christ, premier péplum français, qui fourmille d’effets spéciaux avant-gardistes tels que le ralenti. 

En 1910, elle devient la première femme productrice alors qu'elle crée aux États-Unis sa maison de production, la Solax. Puis Alice Guy est effacée de l’histoire au profit de ses homologues et héritiers masculins. On oubliera qu’Alfred Hitchcock et Sergueï Eisenstein – qui s’est inspiré de sa satire Les Résultats du féminisme pour dépeindre les rapports ironiques entre hommes et femmes dans Octobre – ont loué ses prouesses. 

Alice Guy, 6 raisons de découvrir cette cinéaste pionnière

Lire l'article

Son oblitération n’est pas un cas isolé. Sa contemporaine Germaine Dulac (1882-1942), militante féministe lesbienne et propriétaire de D. H. Films, réalisatrice du premier film surréaliste, La Coquille et le Clergyman, est rayée de la carte cinéphile après la Grande Guerre. À Hollywood, Lois Weber (1879-1939), surnommée la « maire d’Universal » en raison de son influence sur les studios, s’évapore à l’arrivée du parlant. C’est le cas de bien d’autres intrépides (Mary Ellen Bute, Frances Marion, Anita Loos), dont les œuvres ont rejoint un cimetière culturel. Et si leur histoire n’était pas celle d’une disparition accidentelle, mais d’un effacement politique ?

The Ocean Waif d'Alice Guy

Et la femme créa Hollywood 

À ses balbutiements, considéré comme un terrain de jeu inoffensif, le cinéma attire de nombreuses femmes. Elles deviennent maîtresses d’un écosystème industriel dans lequel elles occupent tous les postes : productrices, réalisatrices, scénaristes. Sous leur impulsion, l’invention des frères Lumière se mue en langage poétique pour décrire la psyché féminine.

Dans son court métrage La Fée aux choux, Alice Guy noue la genèse du cinéma à une autre expérience originelle : la naissance. Grâce à un effet spécial rudimentaire, qui consiste à découper et superposer la pellicule, la réalisatrice fait apparaître des bébés sortis de choux, sous la houlette d’une fée aux airs d’infirmière. Candide, l’idée est aussi redoutable d’ironie. Elle pointe le montage comme un geste magique, capable de fabriquer une illusion dangereuse : l’accouchement et la maternité seraient un long fleuve tranquille. La caméra est une alliée pour précipiter le spectateur dans l’intériorité d’une héroïne, lui donner une épaisseur corporelle. Alice Guy le perçoit de façon précoce.

Avec Madame a des envies, elle retranscrit les pulsions dévorantes d’une femme enceinte, qui engloutit une sucette et fume goulûment la pipe. L’usage dramaturgique du gros plan, jusque-là peu répandu – beaucoup de cinéastes de cette époque, comme Georges Méliès, sont encore enchaînés à une distance théâtrale –, impose à l’écran la métaphore interdite de la sexualité féminine.

Falling Leaves d'Alice Guy

Dans Suspense, Lois Weber imagine un home invasion construit du point de vue d’une femme, dont la maison est cambriolée par un intrus. Contre-plongée, split screen triangulaire, caméra subjective de l’héroïne regardant à travers une serrure : cet exercice de style inaugure des audaces formelles sidérantes, pour retranscrire l’oppression et les jubilations de son personnage.

Cette même esthétique du désir traverse l’œuvre de Germaine Dulac. Militante féministe, syndicaliste, cofondatrice du Club français du cinéma avec Louis Delluc en 1922, elle se rebelle contre l’autorité patriarcale après son divorce, en 1920. Dès lors, ses films transpirent la méfiance railleuse envers les normes conjugales. Son moyen métrage La Cigarette dépeint une masculinité défaillante, meurtrie par la guerre, supplantée par l’autonomie d’une héroïne insolente. Dans La Souriante Madame Beudet, la femme d’un commerçant fuit sa morne réalité par des rêveries, introduites par des plans en caméra subjective et des fondus enchaînés. La narration classique est interrompue par des surimpressions vaporeuses et surréalistes. 

Pour la première fois, l’inconscient d’un personnage féminin supplante le réel, contamine le récit. Avec le temps, l’œuvre de Germaine Dulac se débarrasse de ses atours classiques pour gagner en force d’abstraction – et en charge politique. Ses courts métrages (Thèmes et variations, Danses espagnoles) s’attardent sur des corps féminins libres, tout en arabesques, qui suggèrent l’émancipation par la sensualité.

The Ocean Waif d'Alice Guy

It’s a man’s world 

« Peur de rien », semblent nous dirent ces réalisatrices oubliées. Ni des fulgurances formelles ni des tabous sociaux. Alors pourquoi ont-elles fait l’objet d’un déni historique ? En 1927, lorsque Le Chanteur de jazz ouvre l’ère du parlant, le septième art devient une industrie lucrative – donc une affaire d’hommes. Désormais, les femmes n’existeront plus que devant la caméra, annexées au désir de réalisateurs pygmalions.

Dans les années 1930, les historiens du cinéma boycottent ces fondatrices. Georges Sadoul attribue à son assistant Louis Feuillade le biopic d’Alice Guy sur Jésus, Henri Langlois lui refuse une rétrospective jusqu’en 1957. Certains de ses films, dépourvus de générique et de crédits, ont été égarés ou ont brûlé dans les flammes de nitrate, le composant chimique des pellicules de l’époque. 

Qu’importe : la postérité a donné raison à ces aventurières. En 2020, le brillant essai de Germaine Dulac, Qu’est-ce que le cinéma ?, qui théorise la pensée cinématographique moderne, est réédité. Martin Scorsese, dans un discours à la Directors Guild of America en 2011, réhabilite Alice Guy. Comme un ultime pied de nez aux vainqueurs qui ont tenté de réécrire l’histoire sans elles.

« Les femmes pionnières du cinéma », cycle disponible sur mk2 Curiosity et à partir du 7 mars gratuitement sur france.tv :

La Cigarette de Germaine Dulac

Suspense de Lois Weber

Parabola de Mary Ellen Bute

The Ocean Waif d’Alice Guy

Falling Leaves d’Alice Guy

La Fée aux choux d’Alice Guy (uniquement disponible sur france.tv)

Photo de couverture : Suspens de Lois Weber (c) Lobster Films

Inscrivez-vous à la newsletter

Votre email est uniquement utilisé pour vous adresser les newsletters de mk2. Vous pouvez vous y désinscrire à tout moment via le lien prévu à cet effet intégré à chaque newsletter. Informations légales

Retrouvez-nous sur