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« La Voix d'Aïda » : la douleur d'un peuple

  • David Ezan
  • 2021-09-20

Revisitant par l’intime le massacre de Srebrenica, la Bosnienne Jasmila Žbanić (Ours d’or en 2006 avec "Sarajevo, mon amour") signe une grande fable tragique sur l’impuissance face à l’histoire, vue à travers les yeux d’une féroce traductrice.

Juillet 1995. Le nettoyage ethnique de l’ex-Yougoslavie par les forces serbes aboutit à l’expulsion des Bosniaques (les Bosniens de confession musulmane) chassés de la ville de Srebrenica. Des milliers de familles accourent jusqu’à une base de l’ONU alors en pourparlers avec l’armée serbe ; démunies, elles tentent d’échapper aux persécutions et, fatalement, au génocide que l’on sait. Aïda, professeure à Srebrenica, a été recrutée par les Nations Unies en tant que traductrice…

Le film s’impose par un choix : tandis que les officiers s’affrontent à huis clos, la caméra de Jasmila Žbanić insiste sur cette femme au visage dur. Sa belle hauteur de vue provient de ce décentrement, la voix d’Aïda faisant le lien entre les langues. Mais une voix constamment en décalage, comme un pas de côté. C’est que la cinéaste s’intéresse moins au nerf des opérations qu’à l’expérience intime du chaos d’une femme tiraillée entre ses obligations et son inquiétude, poussière dans la machine de guerre en marche. Par le biais de jeux d’échelles avec la foule misérable, le film figure une forme d’impuissance radicale ; impuissance qui est aussi celle d’Aïda, forcée de traduire des instructions qui ne sont pas les siennes.

La cinéaste en fait une véritable héroïne tragique, de celles qui sont en proie à la fatalité – ici à celle du crime de masse orchestré dans l’ombre par les Serbes, en dépit de la présence des Casques bleus. Resserrant son rayon d’action, le film se replie sur le mari et les deux fils d’Aïda, seule famille qu’elle espère encore sauver de la mort. L’impuissance a beau se heurter à une urgence vitale, La Voix d’Aïda ne tombe jamais dans le sentimentalisme béat ; on ne lui en laisse pas le temps, ses quelques étreintes fugaces n’en étant que plus bouleversantes. C’est qu’à l’image de son héroïne, à laquelle Jasna Đuričić confère une solidité terrienne, le film conserve une vraie rigueur émotionnelle quant à son sujet ; rigueur tenue jusqu’à un épilogue en forme d’exorcisme, admirable en ce qu’il trouve une juste distance pour filmer l’infilmable et, in fine, encapsuler la douleur de tout un peuple.

La Voix d’Aïda de Jasmila Žbanić, Condor (1 h 44), sortie le 22 septembre

Image : Copyright Condor Distribution

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