
Ce film grec d’une réalisatrice avant-gardiste a souvent été comparé à La Pointe Courte d’Agnès Varda — et pourtant, il a été invisibilisé pendant des décennies. Cette semaine au Festival Lumière de Lyon est présentée une version restaurée d’Eva de Maria Plyta, petit bijou de modernité sorti en 1953. On y suit l’adultère d’une femme mariée sur une île grecque. Si l’intrigue paraît conventionnelle, la mise en scène l’est beaucoup moins.
Indifférente aux normes et à la morale conservatrice de son époque, l’héroïne du film est présentée comme un sujet complexe, qui ne s’excuse jamais. Eva Plyta filme son désir sans jugement, sans mélo, sans explication psychologisante. Pas d’action, pas de résolution morale : juste de longs plans qui laissent s’installer l’ennui conjugal, la mélancolie, et le vide d’un mariage.
En abandonnant les structures de la narration classique, Maria Plyta anticipe ce que la Nouvelle Vague française et le néoréalisme italien théoriseront quelques années plus tard. À la même époque, cette esthétique de l’attente est déjà explorée par Michelangelo Antonioni. Et en 1955, Agnès Varda tournera La Pointe Courte — une autre histoire de couple en crise, filmée avec la même économie de moyens, le même refus du spectaculaire.
L’histoire du cinéma retiendra Antonioni et Varda. Elle oubliera Maria Plyta. Alors pourquoi ce film a-t-il été évincé de l’histoire du cinéma ?
Née à Thessalonique en 1915, Maria Plyta commence sa carrière comme romancière avant de signer en 1950 son premier long métrage, Les Fiançailles. Elle devient alors la première femme réalisatrice de l’histoire du cinéma grec. En vingt ans, elle tournera dix-sept films — tous des succès commerciaux.
Pourtant, la critique de l’époque la méprise. Étiquetés comme des mélodrames, ses films sont jugés mineurs, alors qu’ils explorent la condition des classes populaires, l’aliénation urbaine et le patriarcat structurel dans la Grèce de l’après-guerre. A cette époque, le mélodrame, qui aborde l’intime et le domestique, est associé à un public féminin. Il est considéré comme un sous-genre, inférieur au western ou au film noir.
Résultat : Maria Plyta est progressivement gommée des ouvrages d’histoire du cinéma, citée marginalement, parfois avec son nom mal orthographié. Ses films continuent à passer à la télévision, mais dans des versions tronquées. Elle meurt en 2006, sans qu’aucune rétrospective lui soit consacrée. Jusqu’à ce qu’une professeure grecque s’y intéresse.
En 2021, Betty-Despina Kaklamanidou, professeure de cinéma à l’Université Aristote de Thessalonique, constitue un groupe d’étudiants pour étudier la filmographie de Plyta. Ce qui commence comme un exercice pédagogique devient une conviction : cette cinéaste est une pionnière majeure, injustement effacée.
La chercheuse entame alors un travail de restauration — pas seulement technique, mais historique et politique. Elle contacte le World Cinema Project de Martin Scorsese, la Cinémathèque de Bologne et de Grèce. Le film est restauré en 4K par le laboratoire L’Immagine Ritrovata. Dix minutes de séquences disparues sont retrouvées et réintégrées, restituant la vision originale de Plyta. Pour Betty-Despina Kaklamanidou, la démarche est claire : « La restauration d’Eva n’est pas seulement d’une importance académique — c’est avant tout un acte de justice. » (source : dossier presse cannois fourni par mk2)
En mai 2026, Eva est projeté dans la section Cannes Classics du Festival de Cannes. C’est la première fois qu’un film grec restauré figure dans ce programme. Cette semaine, le Festival Lumière à Lyon lui offre une nouvelle vie.
Le cas de Maria Plyta n’est pas isolé. Alice Guy-Blaché, souvent considérée comme la première réalisatrice de l’histoire du cinéma, a vu ses films attribués à ses collaborateurs masculins, et ses bobines égarées. Ida Lupino, seule femme réalisatrice à Hollywood dans les années 1950, a longtemps été considéré comme faisant de la série B. Restaurer les films de ces cinéastes, c’est lutter contre un mécanisme d’oubli volontaire des femmes artistes.
