
L’animation, Louis Clichy est tombé dedans quand il était petit. Comme tout le monde, vous nous direz, mais pour lui, cela représentait un peu plus que la distraction du matin au petit déjeuner. Influencé par une culture populaire et éclectique, qui va des Disney aux animés japonais, le réalisateur sait que son avenir se joue là : « Ça a toujours été un désir de carrière, mais effectivement, quand on est enfant, on s’imagine que c’est facile de faire ça. On comprend assez vite que ce n’est pas vrai. Mais l’idée même de faire de l’animation ne m’a jamais trop quitté. »
Entre les rêves de gosse et la réalité, le chemin exige toutefois un peu de persévérance. Il lui faudra « mettre beaucoup de temps à l’avoir » ce concours des Gobelins. Cinq ans en réalité, pendant lesquels il a végété un peu en fac d’histoire, avant d’atteindre ce graal. Déjà là se dessine le caractère de Louis Clichy, qui devient une évidence au moment où l’on commence à parler avec lui : une volonté farouche couplée à une capacité certaine à prendre son temps pour bien faire. À partir de cette école, pourtant, tout s’accélère. Un premier court métrage, Mange !, exercice en 2D réalisé en deux semaines (en 2002), lui permet de trouver ce coup de crayon devenu signature : trait épais, dessin expressif, savant mélange d’efficacité et de cœur.
C’est en 2003, à la sortie de l’école, qu’il réalise le court qui change tout : À quoi ça sert l’amour ?, clip animé sur la chanson d’Édith Piaf, à la fois drôle, touchant, vivant, vibrant. Tellement qu’il tape dans l’œil de Pixar, qui l’embauche.

Animateur sur Wall-E ou Là-haut, il y apprend surtout une nouvelle gestion du travail : « J’aimais bien la manière de gérer cette boîte, évidemment avec beaucoup d’argent, ce qui facilite les choses. Cependant, il y a une manière assez saine d’investir et de responsabiliser tout le monde. »
Dans ce grand collectif, « tous les animateurs ont voix au chapitre, d’une manière assez horizontale, contrairement à la France où le réalisateur est omnipotent ». Des méthodes qu’il s’est employé à appliquer à son retour dans l’Hexagone quand on lui confie les rênes de deux Astérix (Le Domaine des dieux, sorti en 2014,puis Le Secret de la Potion Magique, sorti en 2018),aux côtés d’Alexandre Astier. Réalisant au passage les deux plus gros succès récents de l’animation française, cumulant quelques 7 millions d’entrées. Impressionnant. Et déjà de quoi se satisfaire.

TROUVER SA VOIX
Cependant, pour Louis Clichy, la perspective d’un troisième volet a résonné comme une sonnette d’alarme. Le besoin, à 49 ans, de réaliser une œuvre qui soit sienne, de raconter quelque chose de proche : un « vrai » premier film, en somme.
Et cette histoire d’un jeune ado atteint de scoliose et grandissant dans le fin fond de la Beauce dans les années 1980 trottait déjà depuis un petit bout de temps dans sa tête : « À l’origine, c’était quelque chose de très ténu, mais je me suis dit que c’était mon moment. » Un récit qui a grandi pour devenir ce clin d’œil pudique à une enfance rurale, interrompue par le divorce de ses parents, qui l’a poussé vers la ville. Une déclaration d’amour aussi à cette adolescence mal-aimée : « C’est le moment des premiers émois, d’un corps qui devient lourd, rigide. C’est une contrainte imposée qu’on ne comprend qu’après coup. »

Une contrainte matérialisée par le corset qui donne son titre au film, et qu’il a lui-même porté : « Je voulais retrouver ce sentiment d’être engoncé comme dans une armure ». Objet d’exclusion, mais aussi artifice de création tant cet attirail oscille entre burlesque et héroïsme. Et quelle idée esthétique géniale que de voir ce gamin tordu au milieu de la rectitude parfaite des champs !

L’occasion aussi de renouer avec une technique qui lui ressemble. Après des années à manipuler les courbes lisses et parfaites de la 3D, Le Corset a permis à Louis Clichy de revenir à l’immédiateté du coup de crayon, à l’imperfection. Comme l’éclosion d’une identité explorée vingt-trois ans plus tôt : « J’ai voulu reprendre ce style-là parce que précisément, j’avais envie d’être dans quelque chose d’évanescent, un peu ‘‘carnet de croquis’’ ».

Un sentiment renforcé par l’aquarelle, qui donne l’impression que tout vient d’être jeté là, tout de suite, sur le papier. Comme une urgence. Celle de se retrouver et de nous permettre de le rencontrer, enfin. À quoi ça sert l’amour ?, demandait Édith Piaf. Celui de Louis Clichy pour l’animation nous permet de faire connaissance avec l’une des grandes voix du cinéma français.
: Le Corset de Louis Clichy (KMBO, 1h30), sortie le 14 octobre
