
Depuis vos rôles dans Heretic de Scott Beck et Bryan Woods (2024), où vous incarnez une jeune mormone piégée par un homme malveillant, et Companion de Drew Hancock (2025), où vous êtes une robot en quête de liberté, on vous présente souvent comme la nouvelle « Scream Queen », terme désignant les actrices spécialisées dans le cinéma d’horreur. Que pensez-vous de cette étiquette ?
C’est un honneur, et j’y vois la reconnaissance d’une capacité à exprimer une palette d’émotions très intenses. Beaucoup de mes actrices préférées ont elles aussi été qualifiées comme ça. Shelley Duvall [qui a notamment joué dans Shining de Stanley Kubrick en 1980, ndlr], par exemple, est l’une de mes idoles. Elle n’a pas hésité à incarner des femmes étranges et excentriques, comme dans Popeye de Robert Altman [sorti en 1980, elle y incarne une version live-action du personnage de dessin animé Olive Oyl, la compagne de Popeye, ndlr]. Les personnages que j’ai incarnés jusqu’à présent ont tous eu des trajectoires très riches. Elles commencent souvent dans un état de forte répression, puis se retrouvent confrontées à une situation qui les fragilise, avant d’en ressortir plus fortes. Les incarner m’a permis de m’affirmer davantage. Mais j’ai aussi envie d’autre chose et d’explorer d’autres genres. Ça serait intéressant de travailler sur un projet où les combats de mon personnage seraient davantage intérieurs plutôt que liés à l’apparition d’un monstre. J’ai tout le temps pour m’affranchir de cette étiquette, ça ne m’inquiète pas.
Justement, l’un de vos prochains projets est la comédie dramatique Peaches de Jenny Suen, où vous incarnez une jeune femme qui escroque des hommes fortunés à Hong Kong…
Ça a été l’un de mes projets les plus difficiles parce que j’ai l’habitude de jouer dans un registre plus sérieux, plus émotionnel. Là, j’ai dû trouver une approche beaucoup plus physique et plus libre. C’est un film très absurde et pendant le tournage, on prenait beaucoup les films de Charlie Chaplin comme références. C’est une façon de jouer où tout passe par le corps. Chaque petit mouvement, même infime, compte. Je venais d’achever le tournage de Her Private Hell, qui est un film au contraire très statique [dans ce film réalisé par Nicolas Winding Refn, au cinéma le 23 septembre, elle joue une jeune actrice qui, dans un monde futuriste, doit faire face à l’arrivée d’une brume inquiétante et à un dangereux assassin, ndlr]. J’ai dû aller à l’exact opposé et apprendre à jouer avec tout mon corps.
Vous avez aussi été annoncée au casting du prochain film de Jennifer Kent, The Girl Who Was Plugged In, qui raconte l’histoire d’une jeune femme marginalisée, recrutée par une grande entreprise technologique pour contrôler à distance le corps d’une influenceuse artificielle. Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler avec cette réalisatrice ?
Je me fie beaucoup à mon intuition et dès que je l’ai rencontrée, j’ai vu qu’elle était très ouverte à la collaboration. J’ai hâte de commencer à construire ce personnage avec elle et je pense qu’on va aussi travailler ensemble sur la bande originale [Sophie Thatcher est également chanteuse et musicienne, ndlr]. En ce moment, je prends des cours de danse et de piano. Ce n’est pas nécessairement lié au projet, mais en tant qu’artiste, je trouve ça très stimulant d’élargir mes horizons. Et quand je compose de la musique, ça élargit ma vision du monde et ça m’aide énormément dans mon jeu d’actrice. Mais la musique est plus intime, elle naît directement de l’univers qui résonne dans ma tête. J’essaie de le traduire au mieux pour qu’on puisse s’y immerger plus facilement. Mon premier EP [Pivot & Scrape, sorti en 2024, ndlr] était une première tentative mais je sens que je progresse.
Vous avez commencé votre carrière d’actrice au théâtre : dès 4 ans, dans une production communautaire du Magicien d’Oz, puis à 10 ans, professionnellement, avec le rôle principal dans une production du Jardin Secret (2011). Vous aimeriez remonter sur scène ?
Oui, j’en ressens même le besoin. Pour retrouver ce rapport à l’espace et l’endurance qu’exige le fait d’incarner un personnage pendant toute une soirée. Ce qui m’a le plus surprise quand je suis passée à la télévision et au cinéma, c’est toutes ces interruptions [elle décroche en 2016, à l’âge de 15 ans, ses premiers rôles dans les séries Chicago Police Department et L’Exorciste, ndlr]. Il y a quelque chose de très beau et fluide au théâtre et j’aimerais y revenir dans les prochaines années. J’attends simplement le bon projet.
Plus jeune, vous créiez des courts-métrages sur Les Sims, notamment un court-métrage de zombies. Qu’est-ce qui vous plaisait dans cette pratique ?
J’ai grandi en passant mon temps à jouer sur l’ordinateur. Les jeux vidéo de rôle offrent des possibilités narratives très riches, avec des univers tellement vastes. C’est d’ailleurs très similaire aux séries télévisées parce qu’on a le temps d’évoluer avec un personnage et d’en suivre les transformations. Avec Les Sims, j’avais, d’une certaine manière, l’impression de jouer à Dieu et de pouvoir créer un univers de toutes pièces. C’est aussi comme ça que j’ai vu Nicolas Winding Refn sur le tournage de Her Private Hell : comme un Dieu qui pouvait créer son propre univers. On a vraiment façonné mon personnage ensemble, au fil de nos rencontres et de nos discussions. Il m’a vraiment ouvert les yeux sur l’importance de la collaboration. Désormais, j’ai envie de m’impliquer davantage dans le processus dès le départ, plutôt que de laisser quelqu’un d’autre dicter qui est mon personnage. Ça m’a aussi donné envie de réaliser.
Vous êtes aussi passionnée par les objets miniatures ?
Oui, c’est une vraie obsession. Je viens d’acheter une maison, et je me suis prise de passion pour la taxidermie et les cadres entomologiques. Là encore, on peut créer un monde à l’intérieur de ces boîtes. C’est comme une pièce de théâtre ou un décor de cinéma. J’ai grandi avec des maisons de poupées et quand j’y jouais, j’avais l’impression d’être metteuse en scène.

Vous avez cité Kenneth Anger comme l’un de vos cinéastes favoris. Est-ce qu’il y en a d’autres qui vous inspirent ?
Krzysztof Kieślowski, John Cassavetes… Quand je me sens découragée par l’état actuel du cinéma, je reviens toujours à Cassavetes. Il réalisait souvent des films avec ses proches [notamment sa femme, la géniale Gena Rowlands. Certains de ses films, comme Opening Night (1977) ou Love Streams (1984), étaient même tournés en partie dans leur maison à Los Angeles, ndlr]. Ce qui me passionne avec le cinéma, c’est que ça peut aussi être du DIY : Sean Baker a même tourné un film avec son téléphone [Tangerine, sorti en 2015, ndlr]. J’adore aussi Claire Denis ou Kelly Reichardt, notamment ses premiers films comme Wendy et Lucy [sorti en 2008, ndlr]. C’est vraiment le genre de film que j’adorerais faire : quelque chose de très réaliste qui parle des liens entre les êtres humains.