
En 2024, les coréalisateurs, Yuval Abraham et Rachel Szor, cosignaient avec Hamdan Ballal et Basel Adra No Other Land, un documentaire sur l’occupation israélienne en Cisjordanie qui avait remporté l’Oscar du meilleur film documentaire en 2025. Le projet NAZA a quant à lui été amorcé après les révélations du journal israélo-palestinien +972 Magazine, le site d’actualité publié en hébreu Local Call ainsi que The Guardian, qui ont enquêté entre 2023 et 2025. Comme le rappelait l’éditorial du Monde le 26 août dernier, « depuis le déclenchement de l’offensive militaire à Gaza, en réponse aux attaques terroristes du 7 octobre 2023, les journalistes sont empêchés de faire leur travail et deviennent des cibles ». Cela rend ce documentaire, qui a notamment bénéficié parmi ses conseillers de la présence précieuse de Laura Poitras (Citizenfour, qui filmait le lanceur d’alerte Edward Snowden sur le point de dévoiler le scandale de la surveillance de masse aux États-Unis), d’autant plus exceptionnel. Il a été monté dans la clandestinité, avec des interviews tournées en Israël et un méticuleux dispositif d’anonymisation.
Coproduit par le journal The Guardian, JW Filmset le réalisateur Jonathan Glazer, et distribué en France et à l’international par mk2 (qui édite ce magazine), le film recueille les témoignages de 24 militaires israéliens. Il se déploie patiemment, avec pudeur, sérieux et rigueur. Visages dans l’ombre, voix modifiées, filmés la nuit, sur les toits de Tel Aviv, les témoins détaillent les stratégies et méthodes militaires, mais aussi la façon dont l’État d’Israël les conditionne pour les désensibiliser aux massacres de masse qu’ils commettent – plus de 73.000 Palestiniens ont été tués dans la bande Gaza depuis 2023 dans l’offensive israélienne déclenchée en représailles à l’attaque du 7 octobre, rappelle le documentaire.
« NAZA », c’est le terme employé par l’armée pour désigner les civils tués dans une frappe, enfants ou adultes. D’après les témoignages filmés, les services de renseignement israéliens ont fixé le nombre de « NAZA » maximum acceptable pour chaque cible visée (un terroriste réel ou supposé du Hamas) à vingt. Mais on apprend aussi que, parfois, les « dommages collatéraux » sont beaucoup plus élevés.
Les témoignages recueillis ne sont pas sans ambivalence. Certains militaires semblent manifester un inconfort ou même des regrets concernant leur implication. Pourtant, presque tous affirment ne pas avoir éprouvé de malaise particulier au moment des faits – l’un d’eux se rappelle même avoir trouvé dans ces opérations une dimension « fun ».
On sent la même distance inimaginable, la même déréalisation, et chez nous le même effroi, quand un autre explique comment les snipers abattent systématiquement les civils Palestiniens qui s’écartent du chemin imposé par l’armée israélienne pour atteindre les rares camions de ravitaillement.
Les plans nocturnes sur les immeubles de Tel Aviv, mégalopole ultra sécurisée, apparaissent comme un contrechamp glaçant. Tandis qu’on voit défiler les intérieurs d’appartements paisibles, les témoins racontent – dessins à l’appui, floutés par endroits pour crypter les informations sensibles – que la plupart des attaques ont lieu la nuit : une fois la cible localisée à tel étage de tel immeuble, le nombre de « NAZA » sommairement évalué, l’ordre est donné de bombarder tout l’immeuble.
Les témoignages sont glaçants aussi lorsqu’ils détaillent la dissociation totale que permettent les nouvelles technologies – comme dans un jeu vidéo, les attaques sont planifiées et pilotées à distance, par le biais d’outils d’IA, d’algorithmes, de caméras, de drones. Les caméras et micros de téléphones portables des civils permettent de les observer et de les écouter.
En menant ces entretiens hallucinants, Yuval Abraham reste sur les faits, confronte les militaires sans sensationnalisme. Ces officiers qui ont accepté de témoigner, Abraham mène les interviewe sans les dédouaner, les mettant sans cesse fasse aux massacres qu’ils ont commis au nom de l’État d’Israël et du gouvernement du Premier ministre Benjamin Nethanyaou, actuellement en pleine campagne pour sa réélection. A travers quelques images d’archives, le film documente aussi une généalogie de la surveillance généralisée de Gaza par Israël, ou encore les mythes sur lesquels s’est construit l’État.
L’image et le montage sont ainsi également au cœur du film. Les officiers évoquent les films de propagande que leur diffuse Tsahal pour les entraîner un peu plus dans la folie meurtrière. Se glisse aussi un plan sur la Cinémathèque de Tel Aviv, qui diffuse une rétrospective de Claude Lanzmann, le réalisateur de Shoah (1985), film dont l’humanité surgissant des ruines semble ici comme une lueur. La citation de ce documentaire essentiel sur le génocide des Juifs par l’Allemagne nazie, raconté par des survivants et d’anciens officiers nazis, affirme avec force la croyance que Yuval Abraham et Rachel Szor mettent dans la capacité du cinéma à nous éclairer. Elle dit toute leur détermination à continuer de témoigner, d’enquêter. De trouver les mots et l’image justes.
